Théâtre - La guerre des mondes

Lorraine Pintal a trouvé la distribution idéale avec son quatuor d’acteurs. James Hyndman et Anne-Marie Cadieux (devant) sont deux bêtes de scène de la même espèce rare. L’association-surprise vient du couple formé par l’excellente Christiane Pasquier et Guy Nadon.<br />
Photo: Yves Renaud Lorraine Pintal a trouvé la distribution idéale avec son quatuor d’acteurs. James Hyndman et Anne-Marie Cadieux (devant) sont deux bêtes de scène de la même espèce rare. L’association-surprise vient du couple formé par l’excellente Christiane Pasquier et Guy Nadon.

Dans Le Dieu du carnage, de Yasmine Reza, la culture, la politesse et les bonnes manières de la vieille Europe sont passées à tabac. À première vue, l'auteure à succès (Art, Trois versions de la vie) expose un poncif: la culture est souvent prétexte à cacher notre barbarie. Bernard-Henri Lévy, autre star de l'intelligentsia parisienne, avait étayé cette thèse dans La Barbarie à visage humain en 1977... Or Reza ne fait pas un devoir de philo. Elle met K.-O. la société bien pensante dont elle fait partie.

Après Paris, Londres et New York, entre autres villes, Le Dieu du carnage est à l'affiche du TNM dans une production électrisante! Avec humour et férocité, grâce à des personnages colorés, des répliques assassines, cette pièce qui gratte la couche (mince) du vernis de la civilisation est vachement libératrice! Ce qui explique son succès.

Dans leur appartement très chic qui donne sur un square parisien, le couple Houllié accueille les parents d'un camarade de leur fils. Car ce dernier a été défiguré par le premier. Banale altercation scolaire entre deux adolescents débordants d'hormones? Explications, réprimandes et poignées de main? Que non! Ce qui débute comme une rencontre polie et civile se transforme en une guerre mondiale! Une bataille d'insultes. Chacun se persécute, se manipule et s'humilie à tour de rôle.

Imaginez le climax de Qui a peur de Virginia Woolf? Ajoutez un deuxième couple de tarés au fiel. Et un peu de drogue dissimulée dans l'alcool... Cela vous donne peut-être une idée du type de carnage qui se tient sur la scène du TNM...

Avec un parti pris pour l'outrance, l'excès (le décor splendide et démesuré d'Annick La Bissonnière mérite à lui seul un prix!), Lorraine Pintal signe une mise en scène très efficace. Pintal a trouvé la distribution idéale avec son quatuor d'acteurs. James Hyndman et Anne-Marie Cadieux sont deux bêtes de scène de la même espèce rare. Brigitte Haentjens les avait déjà réunis dans Mademoiselle Julie, puis dans un Feydeau, en 2003. L'association-surprise vient du couple formé par l'excellente Christiane Pasquier et Guy Nadon. De mémoire, on n'avait pas vu Guy Nadon aussi déchaîné depuis son inoubliable Cyrano de Bergerac. Nadon fait beaucoup plus que bien jouer; ce pour quoi on lui donne un cachet. Durant 90 minutes, il s'amuse, s'abandonne et se livre à des prouesses physiques dignes d'un jeune premier! Son plaisir traverse le quatrième mur: quand le comédien lâche le cri du coeur de son personnage de «beauf» désabusé «déguisé en homme de gauche»: «Que je m'emmerde!», toute la salle est pendue à ses lèvres!

Allez-y voir! Une telle rencontre entre un acteur et un rôle au théâtre arrive seulement une fois tous les dix ans...

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Collaborateur du Devoir