Théâtre - Moulin à paroles

Le solo halluciné de Bernard-Marie Koltès déroule une logorrhée nerveuse, un marathon langagier qui impose sa folle cadence. Sébastien Ricard (notre photo) le porte d’un seul long souffle convaincu, ce qui est déjà une performance impressionnante.<br />
Photo: Yanick MacDonald Le solo halluciné de Bernard-Marie Koltès déroule une logorrhée nerveuse, un marathon langagier qui impose sa folle cadence. Sébastien Ricard (notre photo) le porte d’un seul long souffle convaincu, ce qui est déjà une performance impressionnante.

Pour son second rendez-vous, en 11 ans, avec l'univers urbain, paumé du monologue La Nuit juste avant les forêts, Brigitte Haentjens a encore opté pour un cadre évocateur. Après l'ancien hôtel qu'investissait James Hyndman, Sébastien Ricard occupe cette fois-ci l'angle d'un entrepôt désaffecté dans le quartier traditionnellement ouvrier (mais en cours d'embourgeoisement) de Saint-Henri. Avec sa localisation excentrée, sa noirceur, son allure abandonnée, le lieu met soigneusement en lumière la solitude et l'isolement d'un personnage en marge d'une société qui le rejette et qu'il dénonce.

Le texte de Bernard-Marie Koltès est, à sa façon, profondément engagé, dans son parti pris pour les exclus. Au niveau le plus évident, on est ainsi frappé par les résonances très concrètes qu'entretient ce texte créé en 1977 avec notre réalité mondialisée où, comme l'accuse le protagoniste, «le travail est toujours ailleurs, plus loin».

Surtout, le solo halluciné de Koltès déroule une logorrhée nerveuse, un marathon langagier qui impose sa folle cadence. Cet étranger avide de contact humain qui cherche une chambre et, peut-être surtout, une oreille fraternelle, éventuellement la chaleur d'un contact physique, devient une sorte de Schéhérazade des glauques banlieues s'accrochant au langage. À une parole qui peut sauver la vie, au moins pour une nuit.

Sébastien Ricard le porte d'un seul long souffle convaincu, ce qui est déjà une performance impressionnante. Dans ce débit rapide qui marque l'urgence ressort d'abord la musicalité de cette langue poétique issue de la rue, un verbe théâtral; et aussi l'humour — qu'on tend à oublier sous la noirceur de la thématique. Peut-être parce que l'artifice d'un acteur québécois qui emprunte l'accent chantant d'un beur tend d'abord à dérouter. Au final, cela accentue probablement encore davantage la nature d'étranger du personnage.

D'une grande intensité, le comédien l'habite jusque dans son langage corporel, éloquent. Adossé au mur tel un animal traqué, le corps ramassé, le dos voûté, il réussit à traduire, dans une quasi-immobilité, l'agitation intérieure de cet être en quête d'humanité. En l'isolant dans un coin, le spectacle a pu créer une sensation d'intimité dans cet espace vide. Sous la concentration de son regard, on a l'impression d'être seuls avec lui.

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Collaboratrice du Devoir