Théâtre - Soleil noir

Homosexuel dans une société machiste et très traditionaliste, Federico García Lorca a créé d'immortels personnages féminins — parmi les plus forts du répertoire — afin d'illustrer le drame des gens condamnés à renier leur destin. «Naître femme est le pire des châtiments», dit l'une des filles de La Maison de Bernarda Alba. À défaut de nommer autre chose... Nous sommes en 1936: Lorca, le républicain, tombera sous les balles des soldats de Franco quelques semaines après avoir terminé son ultime chef-d'œuvre.

Dans Noces de sang, créée en 1933, les désirs condamnés par la tradition et l'honneur sont cristallisés par la puissance sexuelle d'un amour interdit. Une jeune paysanne vit une passion avec un homme marié et pauvre. Pour s'en éloigner, elle accepte d'épouser un riche paysan de bonne famille, quitte à s'emmurer dans un ménage sans passion. Or, le jour des noces, avant que le mariage ne soit consommé, elle va défier ses proches et renoncer à son honneur en fuyant avec l'amant maudit.

Dans une prose magnifique, où s'entremêlent lyrisme fantastique et réalisme poétique (Lorca a été amoureux de Dali et a frayé avec les surréalistes espagnols), Noces de sang est une tragédie intemporelle. Camera Obscura, une compagnie fondée en 2003, présente une nouvelle adaptation de la pièce défendue par une distribution en majorité formée de diplômés de l'UQAM; et aussi de deux acteurs d'expérience: Louise Laprade et Alain Fournier. Une distribution assez remarquable d'ailleurs, d'où se détache Eloisa Cervantès, une comédienne racée et très juste, et Mathieu Lepage, respectivement la fiancée et son époux éconduit.

Patrice Tremblay propose une direction artistique audacieuse, très loin du folklore espagnol. Le décor est dépouillé à l'extrême (deux chaises), les costumes et les éclairages, sombres, les chorégraphies et la musique, contemporaines. Jusqu'au sang sur la robe de la fiancée qui est plus noir que rouge. Malheureusement, on ne sent pas de vision ni de fil conducteur dans sa mise en scène. Tremblay dit miser sur le mouvement et l'image pour faire «un théâtre poétique et pluridisciplinaire». Mais il en abuse, de tableaux et d'images, pour illustrer un texte déjà fort évocateur. Par moments, les comédiens courent inutilement en rond, se précipitent les uns sur les autres ou s'adonnent à une gestuelle à la Pina-Bausch.

Tout foisonne trop sur scène, et nous éloigne du drame de Lorca. Sans tomber dans les clichés andalous, on aurait souhaité plus de chaleur afin de mieux ressentir ces passions, âpres et violentes, qui naissent et meurent sous un soleil de plomb.

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Collaborateur du Devoir