Théâtre - L'intime parade

C'est la ballade des cœurs volages, alors que cinq hommes et cinq femmes passent tour à tour d'une étreinte à une autre, dix fragments d'intimité sans grande romance. Maintes fois adaptée au théâtre et au cinéma, La Ronde du Viennois Schnitzler avait fait grand bruit dès sa publication officielle en 1903, puis lors de sa création à la scène, presque deux décennies plus tard. C'est qu'il y est question de sexualité, bien sûr, mais aussi de relations entre classes: rien pour calmer les censeurs autrichiens et allemands de l'époque.

En choisissant la version contemporaine proposée par David Hare et rebaptisée La Chambre bleue, Patricia Nolin ne souscrit pas à l'une des interprétations en vogue de l'oeuvre originale, à savoir une illustration de la galopante propagation de la syphilis, maladie égalitaire qui se soucie peu du rang social. Sa version, créée l'an dernier en compagnie des finissants du Conservatoire de Montréal et reprise au même endroit par la jeune troupe de diplômés, met plutôt l'accent sur les différentes incarnations du désir par l'entremise de la danse. On constate ici que, comme chez l'animal, les élans de séduction chez l'Homme sont souvent plus gracieux que l'accouplement qui s'en suit.

Le désir et l'intime, donc, entre la prostituée débutante et le chauffeur de taxi, qui croise ensuite une jeune gouvernante immigrée, qui se voit entreprise par le fils de ses maîtres, qui lui-même entretient une relation avec une femme mariée, qui... Le tout entrecoupé de parties dansées, poétiques ou alors plus légères. Patricia Nolin dit avoir été nourrie par le travail de la grande Pina Bausch, figure fondatrice de la danse-théâtre (tanztheater); si les intermèdes rythment ici l'alternance des scènes jouées, l'imbrication des deux disciplines reste tout de même timide.

Autre filiation établie dans le programme qui fera froncer les sourcils, on classe David Hare dans le courant du «In-Yer-Face theatre» britannique, la mouvance identifiée par le critique anglais Aleks Sierz qui regroupe des auteurs comme Sarah Kane (Blasted), Mark Ravenhill (Shopping and Fucking) et Martin McDonagh (The Pillowman). Si les relations humaines illustrées dans La Chambre bleue se distinguent parfois par leur dureté et leur impudicité, on ne nage pas à mon sens ici dans les mêmes eaux sordides où nous entraînent souvent les dramaturges susmentionnés.

Ce qu'on retient surtout, ce que Hare et, à sa suite, Nolin et ses jeunes interprètes ont bien su saisir et traduire, réside dans la déclinaison des différentes facettes de l'attirance pour autrui, du charnel au platonique, avec ce que l'intimité peut comporter de complicité, de maladresse, d'humour, de lutte de pouvoir et d'incompréhension. Les comédiens du Théâtre du Chantier composent une galerie dans l'ensemble assez juste et crédible: on s'épargnera l'exercice du palmarès des trois étoiles de la soirée, sinon pour dire qu'il y en a quelques-uns qu'on a hâte de revoir.

***

Collaborateur du Devoir