Michel Tremblay - L'enfance de l'art

Michel Tremblay
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Michel Tremblay

En 1978, dix ans après la bombe des Belles-sœurs, Michel Tremblay met le théâtre entre parenthèses afin d'entamer ses désormais célèbres Chroniques du Plateau-Mont-Royal. En remontant le cours des souvenirs, il invente la genèse de son œuvre. En passant au roman, Tremblay va expliquer l'enfance de ses personnages graves, marquants, débordants de rage et de souffrance.

Pour les 25 ans de sa compagnie, le producteur Jean-Bernard Hébert a voulu s'offrir Tremblay en cadeau. Il a demandé à Serge Denoncourt de monter sur les planches Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges, le deuxième tome des Chroniques. L'auteur a écrit Thérèse et Pierrette... alors qu'il avait 38 ans. Il a mis cette citation de John Irving au début du livre: «Imagining something is better than remembering something.» Pour ce formidable conteur, les histoires inventées sont toujours meilleures que celles qu'on a vécues.

Serge Denoncourt a accepté le projet, à condition de faire sa propre adaptation (en 2008, Michel Forgues s'était déjà attaqué à l'oeuvre pour la troupe des abonnés du TNM). «J'ai éliminé des personnages surréalistes du roman pour me concentrer sur les filles, leurs mères et les religieuses», explique le metteur en scène. «J'ai ajouté, ici et là, un monologue, une réplique ou un extrait d'une pièce de Michel...» «Tu as été pogné à faire du Tremblay», lui lance à la blague l'écrivain et ami. «Je me suis amusé à faire du Tremblay», rétorque l'adaptateur.

Un portrait du Québec

Thérèse et Pierrette... décrit les péripéties de trois amies inséparables. Elles ont 11 ans et fréquentent une école primaire dirigée par des soeurs, boulevard Saint-Joseph, sur le Plateau. Durant ces quatre jours de fin d'année scolaire, le destin tragique du trio Thérèse pis Pierrette (qui inclut Simone, alias Bec-de-lièvre) va se dessiner. À travers leurs histoires, leurs malheurs, Tremblay revisite des sujets tabous au Québec en 1942: homosexualité féminine, pédophilie, oppression des femmes. Mais avec son humour, sa verve, sa truculence.

Nous sommes en pleine guerre, trois ans avant le retour de Maurice Duplessis au gouvernement, et le clergé catholique forme le deuxième pouvoir au Québec. Dans les traits de ces personnages féminins colorés, on voit le portrait plus vaste des femmes de la classe ouvrière au Québec durant la Grande Noirceur. «C'est incroyable, s'exclame Denoncourt, Tremblay nous fait réaliser tout le chemin parcouru par les femmes en un demi-siècle! En répétant les scènes entre les religieuses et les élèves, les actrices plus jeunes de la distribution ont pensé que Tremblay en avait inventé des bouts... Mais les plus âgées peuvent témoigner que ça se passait comme ça!»

En voyant sur les planches Thérèse, Pierrette ou Simone, on devine qu'elles vieilliront mal. «On comprend que Thérèse sera éternellement insatisfaite, explique Denoncourt. Et pourquoi toute sa vie elle va se mettre en danger, car c'est son seul moyen de se sentir vivante!» Entre le temps des Chroniques et celui des Belles-soeurs (de 1942 à 1965), on constate qu'il ne s'est pas passé grand-chose pour ces femmes-là au Québec... «Tout a déboulé après la Révolution tranquille, alors que les femmes ont enfin pris leur place dans la société», remarque Tremblay.

Lorsque le journaliste s'avance et demande à Tremblay si on peut qualifier son oeuvre de féministe, il refuse de porter ce chapeau: «J'ai toujours parlé des femmes et des homosexuels. J'ai toujours épousé leur cause, mais je n'ai jamais écrit de romans gais ou de pièces féministes. Je trouve que planifier ça, c'est se poser un carcan. À la limite, c'est réducteur. Je raconte une histoire qui est un portrait du Québec urbain et ouvrier du début des années 40. Après, libre aux lecteurs et aux spectateurs de faire leurs propres interprétations.»

La musique

Ce qui est certain, c'est que la pièce est portée par une quinzaine de personnages féminins et seulement un masculin: Gérard. Le gardien du parc La Fontaine, un beau ténébreux de 30 ans qui sera troublé par son désir pour Thérèse. C'est Sébastien Huberdeau qui défend la caste masculine, aux côtés des Catherine de Léan, Marie-Ève Milot (Thérèse et Pierrette), Muriel Dutil (mère Benoîte des Anges) et Lynda Johnson (soeur Sainte-Catherine).

La pièce a été créée l'été dernier, à Gatineau. Les deux hommes de théâtre se disent «contents du résultat». Ils ont hâte de voir la réaction du public adolescent du théâtre Denise-Pelletier, où la production est à l'affiche en soirées et en matinées scolaires, jusqu'au 7 décembre. «Quand je mets en scène du Tremblay, je suis à la maison, dans mes pantoufles», conclut le metteur en scène, qui a aussi travaillé avec le Cirque du Soleil et Arturo Brachetti. «Attention! Ça ne veut pas dire que c'est facile. Au contraire, je dis toujours aux acteurs qu'il ne suffit pas de parler joual pour jouer du Tremblay: il faut bien comprendre sa dynamique d'écriture afin de pouvoir reproduire sa musique.»

Ah! la musique de Tremblay. Ce refrain chaud et familier, tantôt lancinant, tantôt réconfortant, qui touche directement l'âme. Par chance, l'auteur nous l'exécute avec la constance du jardinier, semant chaque saison de nouveaux récits. D'ailleurs, Tremblay, un grand mélomane, s'est inspiré de l'oeuvre de Bach pour le titre de sa prochaine pièce, L'Oratorio de Noël, qui sera produite la saison prochaine à Montréal. Elle raconte le drame d'un neurochirurgien qui est atteint... de la maladie d'Alzheimer.

D'ici là, la tournée québécoise des magnifiques Belles-soeurs se poursuit en 2011-2012 (pour les villes et les dates: www.belles-soeurs.ca). Et le romancier sera au stand Leméac du Salon du livre de Montréal, du 18 au 21 novembre, avec Le Passage obligé, quatrième tome de La Diaspora des Desrosiers. Puis il s'envolera pour Key West, en Floride, pour réchauffer sa muse à d'autres soleils.

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Collaborateur du Devoir

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Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges
De Michel Tremblay. Adaptation et mise en scène: Serge Denoncourt. Production: Jean-Bernard Hébert inc. Jusqu'au 7 décembre, au théâtre Denise-Pelletier.

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