Théâtre - L'essentiel de Tchekhov

Michel Dumont, Maude Guérin et Normand D’Amour dans une scène de La Cerisaie.
Photo: François Brunelle Michel Dumont, Maude Guérin et Normand D’Amour dans une scène de La Cerisaie.

«Chacun d'entre nous a sa Cerisaie intérieure», a dit un comédien de Québec, Rouslan Kats. Il résumait avec justesse le propos du chef-d'œuvre de Tchekhov. La Cerisaie est une pièce sur l'enfance disparue, le temps perdu, le bonheur évanescent. Car on estime souvent trouver plus de réconfort dans un passé connu que dans un avenir incertain. Le vertige, ce poison, est le lot de ceux qui n'aiment pas regarder vers l'avant. Peu importe, si cet avenir concerne le pays, l'amour, la famille... ou une propriété qui nous tient à cœur.

Écrite en 1904, La Cerisaie renvoie au domaine que va perdre la généreuse Lioubov et son frère, l'immature Gaev (interprété avec une belle candeur par Michel Dumont). Mais elle symbolise aussi une société à l'aube de grands changements. La première révolution russe arrivera en 1905, puis celle de 1917 annoncera la victoire du prolétariat et la fin des tsars. Le bon Lopakhine (toujours excellent Normand D'Amour), fils de serf, devenu riche entrepreneur, essaie en vain de convaincre ces aristocrates endettés de faire abattre les vieux cerisiers. «Il faut vendre des lots afin d'y construire des chalets», plaide-t-il avec assurance. «Des chalets? Des vacanciers? Que c'est vulgaire!», tranche Lioubov. Ici, Maude Guérin, une comédienne au talent certain, semblait encore chercher la vérité du personnage, le soir de la première.

Le génie de Tchekhov est d'évoquer autant d'impérissables choses à l'intérieur d'une histoire sans véritable action, presque banale, qui peut friser l'ennui. Car ces gens-là s'ennuient tous terriblement! Sauf Lopakhine. (Mais il s'en culpabilise tout au long de la pièce.) Ces personnages rêvent d'exil, d'amour impossible, de succès improbable. Leurs conflits, leurs drames intérieurs, ne sont pas toujours dits ouvertement. Il faut observer le langage corporel, lire entre les répliques ou, comme on dit au théâtre, dans le sous-texte. D'ailleurs, la mise en scène d'Yves Desgagnés souligne trop ce sous-texte, au détriment du rythme de la production et du jeu de certains interprètes.

Malgré cela, sa Cerisaie foisonne d'idées de génie, d'images fortes et sensibles. Mentionnons par exemple cette armoire au milieu de la scène qui cache autant d'objets que le fait la mémoire avec les souvenirs; les musiciens en retrait jouant la nostalgie de l'âme russe; le fidèle serviteur Firs (inoubliable et émouvant Gérard Poirier!) qui revient du domaine en transportant des branches de cerisiers fleuris, belle image de son passé qu'on lui arrache; ou encore l'ultime bal dansé derrière un immense rideau à moitié transparent pour illustrer l'évanescence d'une époque (le décor de Martin Ferland et les costumes de Daniel Fortin sont magnifiques!).

Allez-y si vous aimez l'immortel auteur russe. Parce qu'Yves Desgagnés nous montre l'essentiel de Tchekhov: la fragilité de l'humain. Tout le reste est littérature...

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Collaborateur du Devoir

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