Théâtre - Un Beckett en forme de fugue

Le metteur en scène de Premier amour, Jean-Marie Papapietro, en compagnie du comédien Roch Aubert<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le metteur en scène de Premier amour, Jean-Marie Papapietro, en compagnie du comédien Roch Aubert

Depuis qu'il a pris sa retraite et qu'il n'est plus enseignant «officiel», Jean-Marie Papapietro sème les projets comme d'autres passent leur vie à planter des arbres. Sans moyens ou presque, avec force huile de bras et d'abord par amour, son Théâtre de Fortune s'impose à sa façon depuis une bonne dizaine d'années.

Le voici avec un dixième spectacle: Premier amour, de Beckett, tout de suite après en avoir monté Trois courtes pièces — Comédie, Berçeuse, Catastrophe — il y a déjà deux ans. La production s'installe mardi dans la petite salle intime du Prospero jusqu'à la fin de novembre, et Le Devoir a rencontré ce passionné du texte et du fait main en compagnie d'un de ses acteurs les plus fidèles, Roch Aubert.

Un surgissement sourd

Le tout petit Théâtre de Fortune semble s'amuser à multiplier les productions en récoltant des succès inattendus avec des textes que personne ne connaissait jusque-là; on pense surtout à La Promenade de Robert Walser, qui a offert à Paul Savoie un des plus beaux rôles de sa remarquable carrière et qui a beaucoup circulé à travers le Québec. Mais quand on fouille un peu, les images remontent rapidement et le souvenir de véritables réussites s'impose: Quelques conseils utiles aux élèves huissiers de Lydie Salvayre, L'Histoire de Marie de Brassaï, qui a marqué le retour de Sophie Clément, Théo ou le temps neuf et Abel et Béla de Robert Pinget... Jean-Marie Papapietro affiche une grosse moyenne au bâton, comme on dit par les temps qui courent.

Ce Premier amour est un texte que Papapietro s'apprêtait à monter en première nord-américaine lorsque Samy Frey s'amena au Festival international de littérature (FIL), il y a quelques semaines, en en proposant une lecture. Consternation: tout le monde est dans ses petits souliers. Au FIL — où l'on apprend la chose trop tard pour y changer quoi que ce soit — et au Théâtre de Fortune... où l'on se dit finalement que le public est déjà sensibilisé à un texte admirable et que l'on est prêt à relever le défi. Si en plus cela donne le goût de la comparaison à quelques spectateurs de plus, pourquoi pas?

«Comme toujours ou presque, c'est le travail du texte qui nous a attirés ici, raconte Jean-Marie Papapietro. Je cherchais un texte solo pour pouvoir travailler avec Roch et, il y a plus d'un an et demi, j'ai trouvé ce Beckett peu connu, publié plus de 25 ans après avoir été écrit pas du tout pour le théâtre et, en plus, un truc jamais joué ici... On s'y est mis dès l'automne 2009.» Le metteur en scène dira avoir été séduit par ce texte «d'abord parce que l'on a l'impression de le voir s'écrire devant nous» et avoir tout de suite voulu inscrire ce dévoilement dans la rythmique même du spectacle.

«C'est aussi un texte sur le non-dit, ce qui n'est pas dit plutôt, un texte codé; un des premiers, d'ailleurs, que Beckett ait écrits directement en français, à la fin de la guerre en 1945. [...] C'est écrit vite en faisant bien sentir que c'est un texte-rupture puisque, après avoir quitté l'Irlande, Beckett quittait aussi sa langue maternelle en se mettant à écrire en français. Dans cela aussi, dans cet acte de rupture, il y a une sorte de surgissement sourd que j'ai tout de suite vu au coeur du spectacle.»

Creuser le rien

Roch Aubert, lui, qui en est à sa cinquième production avec le Théâtre de Fortune, a été séduit par la proposition. Beckett le fascine depuis longtemps et on l'a aussi vu dans Une lune entre deux maisons de Suzanne Lebeau, que certains ont comparé à du Beckett pour les tout-petits. Dans Premier amour, c'est l'utilisation d'un vocabulaire simple et accessible qui le frappe, «parce qu'avec des mots tout simples, Beckett parvient à construire des structures complètement alambiquées dans lesquelles on découvre plein de choses cachées derrière le moindre mot».

Là-dessus, les deux hommes se mettent à discuter des procédés utilisés par Beckett pour maîtriser les écueils du français. Papapietro explique qu'il procède par oppositions en se servant de procédés simples; Aubert insiste sur le caractère introspectif du discours intérieur de son personnage, que l'on en vient à saisir par «affleurements successifs», pourrait-on dire...

Tous les deux disent s'être complètement impliqués dans le fait de «creuser le rien» — l'action est pour le moins minimaliste ici et, une fois le texte publié, Beckett insista pour que le comédien ne «joue» pas. Les deux hommes ont eu l'impression de déchiffrer une partition musicale. Le metteur en scène parle d'une «fugue» qui établit la respiration du texte, de «motifs architecturaux». Et le comédien, d'une question lancinante: où est le théâtre?

«Je suis la voix du texte, dit Aubert. Je porte la musique d'un texte qui n'a pas d'abord été écrit pour la scène. Il est important de se mettre à la place de l'auteur, de revenir à la source d'inspiration et, comme le dit Jean-Marie, de retrouver la trace de l'errance de la parole.»

Papapietro poursuit en précisant que Beckett a écrit toute cette histoire «dans le flou de l'imparfait» et que l'acteur doit s'imprégner de cette atmosphère pour mentir vrai. «C'est une parole floue, toujours, avec le fantôme de la mère en filigrane. L'acteur y est constamment en retrait: il donne, il passe le texte. Il ne se l'approprie pas pour que le public se sente encore plus impliqué. C'est de cette façon aussi, par cette distance et cette accumulation de retraits successifs, que l'on peut le mieux faire saisir l'humour discret mais constant de Beckett.»

Ça vous donne le goût de plonger dans le flou, non?