La seule même longue musique de nos vies

Le dramaturge et metteur en scène Olivier Choinière continue à traquer les divers ramollissements qui nous guettent dans Chante avec moi.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le dramaturge et metteur en scène Olivier Choinière continue à traquer les divers ramollissements qui nous guettent dans Chante avec moi.

Vous pensiez vraiment qu'Olivier Choinière allait se mettre à la comédie musicale? Olivier Choinière? Ou peut-être qu'il allait proposer une version de Tout comme elle avec 50 chanteurs sur scène? Rassurez-vous, vous vous trompiez. Ouf.

Choinière est toujours aussi Choinière et se livre encore à une dénonciation en règle dans Chante avec moi, sa plus récente création, qui prend l'affiche mardi à l'Espacce libre. Ce coup-ci, il s'attaque à rien de moins qu'à ce qui, pour lui, ressemble à une sorte de soumission plus ou moins consciente: l'obéissance.

Dénoncer le conditionnement

Les années nous marquent tous, bien sûr, mais Olivier Choinière n'a pas beaucoup changé depuis qu'André Brassard montait l'un de ses premiers textes, Autodafé, à la fin des années 1990: à peine un peu plus «enveloppé», il a toujours le même air de baveux sympathique.

Notre première rencontre remonte à un spectacle-terrasse de série B, comme il les appelait; sa «tragédie météorologique» Jocelyne est en dépression. Depuis, selon le répertoire du CEAD, Choinière a écrit une trentaine de textes et même tâté allègrement de l'absurde dans une série de petites pièces moins connues durant à peine parfois cinq ou dix minutes... Tout cela sans oublier des traductions remarquables de textes-chocs comme Howie le Rookie, Cette fille-là et Tête première pour La Manufacture. Olivier Choinière est un touche-à-tout, un chercheur de poux.

Il y a dix ans, il fondait sa compagnie ARGGL! pour Activité répétitive grandement grandement libératrice, rebaptisée depuis, simplement, L'Activité. Dix ans à ne rien faire comme les autres, à creuser à plusieurs reprises les limites et les possibilités du «théâtre déambulatoire» ou, comme il disait alors, du «récréotourisme initiatique, qui fait de vous un spect-acteur»... Mais depuis ParadiXXX, que l'on a d'abord vu au Festival du jamais lu, une sorte de virage s'est amorcé dans l'oeuvre d'Olivier Choinière. «Maintenant, ce qui m'intéresse, dit-il, c'est de creuser le lien entre le fantasme et la réalité tout en continuant à faire en sorte que le spectateur sente qu'il a toujours un rôle actif, créatif, dans ce qui se passe sur scène.»

Bon. Mais pourquoi réunir 50 comédiens qui chantent sur le plateau? «Pour avoir une vue d'ensemble, une sorte de microsociété. La chanson est une métaphore ici. Chante avec moi n'a rien à voir avec le travail choral; ce n'est pas un "musical", un show de chansons. Au contraire, c'est un show qui repose sur le fait que la chanson nous envahit sournoisement: tout le monde chante dans sa tête à un moment ou un autre. Il y a là une sorte d'envahissement souterrain dont on se rend à peine compte... Ce n'est pas la performance qui m'intéresse: c'est la dénonciation du conditionnement!»

Le spectacle repose en fait sur une seule longue chanson écrite par Choinière et que le directeur musical du spectacle, Philippe Brault, a découpée puis habillée en mélodies et en airs différents. Le dramaturge, qui signe aussi la mise en scène avec Alexia Bürger, veut ainsi dénoncer l'envahissement sonore total qui nous dirige et nous éteint tout à la fois. Le bruit est constamment dans nos têtes: des mots, des passages musicaux répétés sans cesse, des bouts de phrases décrivant des images, le tout souvent porté par un air tout simple qui ne veut plus nous quitter... Même si nous vivons dans des sociétés qui tolèrent mal les messages de contrôle, c'est par petites doses quotidiennes presque invisibles que le ramollissement s'installe. «La chanson est la métaphore de tout ce à quoi on obéit... librement», dira Choinière en prenant son air de sphinx du mardi matin...

En plus sournois

Dans la grande salle de répétition de l'Espace libre, la conversation s'est animée. Choinière est en forme, il parle de Guy Debord qui a vu si juste en prévoyant l'avènement de la société du spectacle dans laquelle nous vivons maintenant. Il revient à ce lien, qu'il dit vouloir approfondir, entre le fantasme et la réalité: un territoire riche situé entre ce que l'on voudrait faire et ce que l'on fait, à peine. Il revient aussi sur l'importance des images et des figures mythiques qu'il a commencé à déboulonner dans Félicité et qu'il poursuit ici, passant de la dénonciation du pouvoir de nivellement de la télévision et de l'image à celui du bruit qui, lui aussi, amène les gens à vivre par procuration. Le bruit qui agit plus sournoisement encore que les images. Plus par en dessous.

«Nous sommes tous physiquement très "poreux" à la musique et à la chanson, poursuit-il. Le son agit d'autant plus qu'il semble inoffensif; pourtant, la majorité des messages véhiculés dans les chansons populaires sont des stéréotypes auxquels on en vient tous à essayer de se conformer à force de se les répéter sans arrêt. "Les oreilles n'ont pas de paupières", comme disait Pascal Quignard... J'ai vu là une belle occasion de dénoncer notre rapport à l'obéissance et au conditionnement "soft". C'est ça que je veux faire. Maintenant, comment je l'ai fait, c'est une autre question, qui relève de ce que j'appelle mes partis pris théâtraux...»

Olivier Choinière dira ainsi qu'il a tiré beaucoup de leçons de son expérience du théâtre déambulatoire. Entre autres, que le spectateur doit constamment être placé en état d'attente et que l'on doit le surprendre en jouant aussi sur l'ambiguïté de la situation. Comme, par exemple, lorsque l'on monte un spectacle dénonçant le fait que le spectacle est partout dans nos vies. Et même que nous avons de plus en plus tendance à nous mettre en état de spectacle en abordant les autres et la simple vie quotidienne ordinaire...

Chantons donc tous ensemble!