Yves Desgagnés conclut son cycle Tchekhov

Yves Desgagnés, le metteur en scène de La Cerisaie<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Yves Desgagnés, le metteur en scène de La Cerisaie

C'était écrit dans le ciel qu'Yves Desgagnés finirait par monter La Cerisaie. Son cinquième rendez-vous avec Tchekhov depuis 1993, son quatrième à la compagnie Jean-Duceppe. Et la dernière grande pièce du maître russe qui manquait à son tableau de chasse.

Le metteur en scène y pensait depuis que, étudiant de 17 ans, il a été initié à Tchekhov par André Brassard. «Je m'étais dit: quand j'aurai 50 ans, je le ferai.» Même si, admet-il, on ne peut jamais être vraiment prêt à monter ce «chef-d'oeuvre absolu».

«Tchekhov a tout dit dans cette pièce, et il n'y a pas d'auteur qui ait ajouté quoi que ce soit sur la condition humaine. Il a dit ce dont on est en train de se rendre compte en 2010: nous vivons très, très mal. Notre paresse, notre cupidité font qu'on est dans l'aveuglement total, et qu'on vit très mal avec ce que la nature généreuse nous offre sur un plateau d'argent.»

La première n'a pas eu lieu qu'il parle déjà d'y revenir, plus vieux (en fait, il rêverait de reprendre les cinq Tchekhov en rafales), de revisiter cette oeuvre ultime «qui prend la couleur d'où l'on est rendu, de notre réflexion sur la vie». Comme toujours en verve, Desgagnés la résume de façon aussi simple qu'implacable: «On est niaiseux! [rires] Comment ça se fait que j'ai 52 ans et que je ne me suis pas ouvert les yeux plus tôt? Avant, je courais après ma queue. J'ai raté des occasions formidables parce que j'étais incapable d'être dans l'instant présent. Pourtant, c'est ce que nous apprend le théâtre. Mais j'étais pris par mon égoïsme, l'appât du gain...»

Le temps a fait son oeuvre. «Et cet auteur m'a enseigné beaucoup de choses sur le fait d'être soi-même. Il est tellement moderne, Tchekhov. En lisant La Cerisaie, on ne peut pas croire que ç'a été écrit il y a 100 ans. C'est incroyable: le magnifique personnage de Trofimov, le révolutionnaire, nous dit que c'est scandaleux que la classe bourgeoise vive à crédit, exactement comme aujourd'hui. Et que les gens en haut de la pyramide économique méprisent ceux d'en bas, les gens qui en réalité les font vivre!»

La totale

Le dramaturge a écrit son chant du cygne théâtral en 1904, à l'aube du premier grand soulèvement russe, dans «un monde en transformation, très semblable» au nôtre.

Un monde évoquant le Titanic: pendant qu'on joue, tout s'écroule... «La pièce dit qu'on passe notre temps à se plaindre. De tout. Mais qu'on n'agit pas. Ou si on agit, c'est pour notre petit confort personnel, jamais pour l'ensemble de la collectivité. Des velléitaires. Exactement comme la société québécoise. D'ailleurs, moi je soupçonne que Tchekhov est québécois!»

C'est pourquoi le metteur en scène a envie de rire quand il lit qu'il faut «dépoussiérer» Tchekhov. «Il n'est pas poussiéreux. On entend ça: est-ce que tu vas faire une relecture? D'abord, il faut le lire pour ce qu'il est. Et c'est une méchante job. Ses structures dramatiques sont hallucinantes: il défie complètement les lois du genre.»

Avec son domaine ruiné racheté par un ancien serf devenu nouveau riche, qui rasera la magnifique cerisaie afin d'y construire des chalets, la pièce offre une lecture écologique évidente. «Est-ce qu'au nom du progrès il faut sacrifier la beauté? Tchekhov dit aussi qu'on ne peut pas avancer si on ne règle pas une fois pour toutes le passé qu'on traîne comme un boulet. N'est-ce pas assez le Québec?»

Mais Desgagnés compare surtout l'auteur russe à un gâteau feuilleté aux nombreuses couches, qui contient une chose et son contraire. «Et le grand défi avec Tchekhov, c'est de ne rien laisser échapper. C'est à la fois triste, tragique, léger, lourd, c'est tout en même temps, continuellement. On pourrait faire une mise en scène très politique de Tchekhov. On pourrait faire une lecture sociologique. Ou uniquement humaniste. On pourrait faire une mise en scène existentialiste, à la Beckett, où les personnages errent dans un monde qu'ils croient posséder mais qui leur échappe complètement. Mon défi, c'est de les faire toutes! Parce que, s'il n'y a pas une chose et son contraire en même temps sur scène, ce n'est plus du Tchekhov. On appauvrit le texte, et l'expérience est diminuée.»

Oeuvre à interpréter plus qu'à lire (Desgagnés rappelle ses épiques difficultés pour recruter des comédiens à l'é-poque d'Ivanov), «extrêmement bien écrite pour le théâ-tre», elle doit subir l'épreuve du jeu pour qu'on en déchiffre tous les sens. «C'est un exercice olympien pour les acteurs. Il n'y a pas d'auteur équivalent. Shakespeare, que j'adore, donne des coups de canon à chaque réplique. Lui, c'est du petit point continuellement. Et si l'acteur n'est pas dans l'état, la qualité d'écoute qu'il faut, ça ne marche pas; tout a l'air d'une banalité sans saveur.»

Tableau naturaliste

Yves Desgagnés a monté La Cerisaie «comme un petit orchestre de chambre». Il travaille dans un esprit de dépouillement afin de mettre en valeur les quinze interprètes. Les Maude Guérin, Michel Dumont, Catherine Trudeau, Normand D'Amour et compagnie parleront dans une langue qui nous ressemble. Exaspéré «qu'on passe par la France pour entendre Tchekhov, une attitude moyenâgeuse de colonisé culturel», il a confié la version française à Elizabeth Bourget.

Et le metteur en scène a réuni une distribution basée sur les ressemblances physiques ou de tempérament, où les acteurs «apportent 99 % du personnage juste en se présentant sur scène». Une façon d'éviter la caricature, la tentation du surjeu qui accompagne les rôles de composition. Ce qu'il appelle «faire des bonshommes»!

«On fait un grand travail de simplicité. Il faudrait qu'un passant puisse entrer dans la salle de répétition et qu'il ait l'impression que la vie continue. Tchekhov a écrit à une époque où il n'y avait ni cinéma ni télévision — s'il vivait aujourd'hui, je suis sûr qu'il se serait intéressé au naturalisme que donne cette forme. Rappelons que Stanislavski a été obligé d'inventer une méthode pour pouvoir jouer Tchekhov. Aujourd'hui, ça paraît banal, puisque tous les acteurs nord-américains jouent selon cette méthode — qu'ils la renient ou pas.»

Grâce à ce jeu non appuyé, «l'acteur ne joue pas sous un faux stress de théâtre. Ça libère une infinité d'émotions. Et ça crée un tableau aux petites touches. Simple, naturel et vrai. C'est ça, le défi.» Ses quatre précédents Tchekhov l'ont mené là. Yves Desgagnés confie: «Je vis mes plus beaux moments professionnels.»

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Collaboratrice du Devoir