Théâtre - D'une précision chirurgicale

Sur scène, les comédiens — Wajdi Mouawad et Emmanuelle Béart, ainsi que le reste de la distribution étincelante — hachent le texte en une musique saccadée, parfois sèche et improbable.<br />
Photo: Brigitte Enguérand Sur scène, les comédiens — Wajdi Mouawad et Emmanuelle Béart, ainsi que le reste de la distribution étincelante — hachent le texte en une musique saccadée, parfois sèche et improbable.

Ottawa — C'est le propre des grandes œuvres aux grands thèmes: cette impression d'une pertinence sans cesse renouvelée, un propos qui ne prend pas de rides. Ainsi Les Justes de Camus, troublante plongée au cœur de l'action terroriste et des limites du combat politique.


Créée en 1949, la pièce de Camus paraît pourtant avoir été écrite hier. Ou presque. Tenez: à Ottawa, cette semaine, la Chambre des communes a débattu de projets de loi concernant le terrorisme et les objecteurs de conscience. Cela à trois minutes à pied du Centre national des arts (CNA) où Stanilas Nordey monte Les Justes. Scènes différentes, enjeux similaires. À chacun son théâtre.

Ce que pose donc Les Justes, c'est le dilemme de révolutionnaires faisant face à un lourd cas de conscience: au moment de larguer une bombe sur le carrosse du grand-duc Serge (la pièce s'appuie sur un attentat survenu dans la Russie tsariste de 1905), le socialiste Ivan Kaliayev hésite et renonce. Deux enfants accompagnent le grand-duc, ce n'était pas prévu, et Kaliayev ne peut concevoir de les sacrifier au nom d'un idéal politique.

«Même dans la destruction, il y a un ordre, il y a des limites», acquiesce Dora (magnifique et troublante Emmanuelle Béart, au jeu d'une intériorité sans faille), l'une des cinq terroristes. Mais au contraire, pour le pur et dur Stepan Fedorov (Wajdi Mouawad, dans une rare apparition sur scène hors création), «il n'y a pas de limites». Et ceux qui trouvent plus lourde la mort de deux enfants par rapport aux effets ravageurs du despotisme ne croient pas à la révolution, dit-il. Pendant deux heures et demie, le huis clos expose les doutes des uns aux certitudes des autres, interroge les limites du mal pour faire le bien, jusqu'à la réalisation de l'attentat et l'emprisonnement de Kaliayev.

La proposition de Nordey est exigeante. Traitement chirurgical pour un texte chirurgical, taillé au scalpel du regard d'Albert Camus. La partition composée se révèle ainsi plutôt austère. Les comédiens ne se regardent pratiquement jamais, fixant le vide dans leur long manteau gris, les doigts tendus, scénographie à l'avenant.

Mais cette sobriété dans la mise en scène permet une complète attention sur le texte, les idées, le dilemme moral. Sur scène, les comédiens — une distribution étincelante — hachent le texte en une musique saccadée, parfois sèche et improbable. Le rythme initial surprend, déconcerte un brin, mais trouve vite ses repères — le monologue du gardien de prison au quatrième acte est d'une belle efficacité. Spectacle recueilli, donc. Mais c'est là un théâtre de l'intelligence, de la parole, du doute et de la pureté. Un théâtre habité et qui habite.