Théâtre - Contempler l'abîme

Auguste et Juliette filment des messages d’adieu pour leurs proches.<br />
Photo: Dominique Lafond Auguste et Juliette filment des messages d’adieu pour leurs proches.

Juliette, la petite vingtaine, est déjà saturée de tout: trop d'amour, trop de bonheur, trop de stimuli. Auguste, 19 ans, s'excuse chaque seconde d'être en vie. Les protagonistes du drame écrit par le dramaturge d'origine tchèque Igor Bauersima ont traîné leur désarroi en Norvège, sur le bord d'un fjord, en caressant le projet de s'y jeter.

La première partie de ce spectacle mis en scène par Philippe Cyr au Prospero frappe fort. On y restitue théâtralement la rencontre de Juliette et d'Auguste dans un chat room. Par une juxtaposition des codes de conversation virtuelle, d'images kitsch glanées sur la Toile, des chansons de grandes icônes de la pop qui se sont suicidées (Kurt Cobain, Ian Curtis) et l'utilisation de micros, Cyr et ses concepteurs recréent habilement ces faux lieux de rencontre et cette sous-culture de lassitude permanente. La fille y exhibe son nihilisme faussement sexy de midinette échappée d'un catalogue de vêtements American Apparel. Le garçon, trop naïf, semble aussi trop petit pour habiter son long corps raide.

Une fois sur la falaise, leur tente montée, les personnages interprétés par Sophie Desmarais et Jonathan Morier vont disserter des causes de la vacuité de leurs existences: difficulté de communiquer et d'établir des contacts intimes, monotonie d'une vie douillette, impuissance à trouver sa place dans le monde. Malgré le jeu nuancé des interprètes, il se dégage du texte une impression de volonté d'exhaustivité, comme si Juliette et Auguste devaient représenter à eux seuls tous les jeunes en mal de vivre.

La séquence du tournage de messages d'adieu pour leurs proches grâce à une caméra numérique illustre bien mon constat: si ce désir de scénariser et de mettre en scène sa vie, comme ici sa mort, représente un trait marquant de la génération des 18-30 ans (bonjour Facebook), le duo embrasse dans ses nombreuses tentatives d'enregistrement l'ensemble du mal-être associé au passage à l'âge adulte. On s'étonne, devant un sujet si prenant et des interprètes sensibles, de ne pas sortir plus ému de ce drame un peu démonstratif.

Privilégiant la longueur de la salle du Prospero plutôt que sa largeur, la scénographe Geneviève Lizotte déploie une longue et étroite passerelle, comme une corniche au-dessus de l'abîme. Pour en figurer le fond, une image effroyable qui nous saisit dès notre entrée dans la salle: des vêtements par centaines qui semblent flotter à la surface de l'eau, comme autant d'âmes en peine, mais aussi comme autant de déguisements devenus insupportables à revêtir et dont on se serait, tristement, débarrassé une bonne fois pour toutes.

***

Collaborateur du Devoir