Théâtre - Je, me, moi

Avec ce cinquième spectacle, la compagnie de théâtre performatif Système Kangourou porte un regard critique sur la société de consommation et les contradictions du rêve américain.<br />
Photo: Studio Calypso Avec ce cinquième spectacle, la compagnie de théâtre performatif Système Kangourou porte un regard critique sur la société de consommation et les contradictions du rêve américain.

Mobycool, cinquième création de Système Kangourou, est le nom d'une marque de frigo. Avec ce spectacle, cette jeune compagnie de théâtre performatif porte un regard critique sur la société de consommation et les contradictions du rêve américain. Mobycool propose une sorte de carnet de voyage impressionniste qui s'inscrit dans un projet plus vaste, nommé «Chantier sur les Amériques».

Dans un décor tout blanc meublé d'électroménagers — dont trois réfrigérateurs —, quatre interprètes et deux guitaristes déjà sur scène accueillent le public, figés comme des statues. Puis, l'un après l'autre, ils s'avancent au micro afin de témoigner de rencontres ou de souvenirs de voyage. De Pittsburgh à Nashville, en passant par le Mexique, le Nevada et la rue Ontario, ils nous livrent de courtes scènes ou monologues ayant pour thèmes le vide, l'errance, la solitude, la misère culturelle ou sexuelle...

Tout ça dans une forme performative et interdisciplinaire où se mêlent jeu, danse, musique en direct... et dérapages ludiques: un acteur offre aux spectateurs des morceaux de filets de poisson pané; des comédiens s'enlacent déguisés en mascottes; d'autres pressent des oranges et s'en aspergent sensuellement le jus sur le corps.

Parmi ces «acteurs-performeurs», mentionnons le jeu énergique de Pierre-Antoine Lasner. Quand ce dernier raconte sa soirée avec Mary June, dans un bar de Reno, il se lance dans un délirant monologue sur la quête d'identité, utilisant du ketchup pour se mutiler, puis se maquiller le visage à la manière des ancêtres autochtones.

Toute une prestation!

Au dire de l'auteure, metteure en scène et cofondatrice de Système Kangourou, Anne-Marie Guilmaine, Mobycool représente le «point de vue lucide et grinçant de la génération Y sur la réalité nord-américaine actuelle». Sur les traces d'une route déjà empruntée par la Beat Generation, mais sans l'impact, l'originalité ni le talent des Kerouac, Ginsberg et cie.

Après tant de périples et de questionnements, on arrive face à un curieux constat: l'auteure de Mobycool a sillonné les Amériques, mais elle ne parle que de son nombril. Elle se dit tournée vers les autres, solidaire des écorchés du continent; or tout son texte est conjugué au «je, me, moi». Ses observations sociologiques sur les étrangers qu'elle croise sonnent souvent comme des clichés... ou ressemblent à des jugements de valeur.

Au bout du compte, ces «tentatives de rencontres» exposent davantage une impossibilité d'entrer en contact avec autrui qu'une ouverture sur le monde. «Je est un autre», disait Rimbaud. Et la création devient oeuvre lorsqu'on part de soi... pour mieux s'oublier.

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Collaborateur du Devoir