Albert Camus - 50 ans plus tard

Albert Camus<br />
Photo: Source AFP /ORTF Albert Camus

Deux productions théâtrales, l'une à Montréal et l'autre au CNA à Ottawa, et une rencontre internationale viennent marquer le 50e anniversaire de la disparition d'Albert Camus.

La vie, la mort, l'absurde, le soleil et la mer aussi. Avec l'homme en plein centre, révolté, engagé contre l'injustice et les inégalités sociales. Voilà ce qu'on retient en général de l'oeuvre d'Albert Camus, un demi-siècle après sa disparition tragique. On croirait toujours entendre les revendications libertaires d'un jeune directeur de journal engagé.

Le personnage est plutôt fulgurant, avouons-le. Aveuglant même, tellement la lumière semble former la pulpe de ses mots...

Absurdité et révolte


Camus, Albert, 1913-1960. Un Bogart plus trapu. Plus complexe aussi et plus lumineux, même en noir et blanc; costard souvent, avec ou sans chapeau, comme le voulait l'époque. Chemise détendue, col ouvert, cravate parfois, plus rarement. Calvitie avancée.

Oeuvre philosophique, dramaturgique et littéraire imposante: des essais majeurs (Le Mythe de Sisyphe, L'Homme révolté), des romans et récits plus courts, dont L'Étranger, La Peste, La Chute, Noces et L'Exil et le Royaume. Des pièces de théâtre aussi, Les Justes, Caligula, Le Malentendu. Et plein d'autres trucs, brillants tous...

Une carrière active, engagée, vécue sur les chapeaux de roue; le poids et la pertinence de ses prises de position devinrent encore plus évidents avec les enquêtes qu'il mena dans son journal Combats... d'où le clin d'oeil à Bogart. Une notoriété et une reconnaissance rapides qui lui ont d'abord valu d'être accueilli à bras ouverts par le pape Jean-Paul Sartre, puis répudié, excommunié, relégué au purgatoire. Vade retro!

Prix Nobel de littérature à 44 ans, mort à 47 ans — il y a eu exactement 50 ans le 4 janvier dernier. Dans un accident d'automobile impliquant directement un platane. D'où la difficulté d'imaginer Albert Camus — qui écrivit la première version de Caligula à 25 ans et Le Mythe de Sisyphe à 31 — en ce centenaire qu'il serait presque, de nos jours.

Camus dont la notoriété n'a jamais vraiment baissé d'un cran ici. Qu'on commence à lire au cégep, presque toujours, dans la force vive de l'adolescence. Avec intérêt, parfois même avec passion. Encore. Beaucoup plus que Sartre, d'ailleurs, devenu sciant, disons, avec les années... S'il faut en croire Hélène Beauchamp, la responsable des Cahiers du TDP et coordonnatrice de la Rencontre Camus-Jeunesse des 8 et 9 octobre prochains, la réponse est presque unanime dans le public qui fréquente le Théâtre Denise-Pelletier: la lecture de Camus est toujours aussi constante.

«Chez la très forte majorité des étudiants et des jeunes adultes, dit-elle, Camus est toujours un auteur marquant. Parlez-en autour de vous et vous verrez que son style est près de la jeunesse. Son écriture n'a rien de pesant; au contraire, sa phrase est vive, vibrante même. On aime surtout sa façon directe et sans détour de parler des choses essentielles...»

Pourtant, L'Étranger, qu'on pourra voir au Théâtre Denise-Pelletier (TDP) dans l'adaptation de Moni Grégo, tout comme Les Justes qui prend l'affiche au CNA dès mardi (voir notre autre texte en page E 4) sont loin d'aborder des sujets légers. Meursault, étranger aux comportements qu'on attend de lui, incarne l'homme absurde: son histoire tragique montre que la révolte est bien la seule véritable réponse qu'on puisse donner à l'absurdité du monde.

Quant aux jeunes révolutionnaires russes des Justes, la question qu'ils se posent est tout aussi dérangeante: l'assassinat, même d'un tyran ou d'un tortionnaire, est-il jamais justifiable?

Programme chargé

«C'est Pierre Rousseau [le directeur du TDP] qui a eu l'idée d'organiser quelque chose pour marquer ici le 50e anniversaire de la mort de Camus, reprend Hélène Beauchamp. Il avait participé il y a deux ans, à Kingston, à un colloque organisé par Sophie Bastien sur Camus et le théâtre et il a simplement relancé l'idée de centrer cette fois les échanges sur Camus et la jeunesse... le public auquel s'adresse le TDP. La réponse d'un peu tout le monde a été enthousiaste!»

Deux spectacles, donc, et une rencontre de trois jours réunissant, à la fois, les grands spécialistes de l'oeuvre de Camus et des artistes qui montent aujourd'hui Camus au théâtre. On trouvera bien sûr l'horaire complet des ateliers, discussions et conférences en consultant le site Internet du TDP, mais il faut attirer l'attention sur la présence ici de quelques camusiens de haut vol.

Chez nous, à Montréal, le programme chargé s'amorcera avec la présentation de L'Étranger, avec Pierre-Jean Peters dans le rôle de Meursault pour la troisième fois; ça démarre mercredi à la salle Fred-Barry du TDP, où l'adaptation et la mise en scène sont signées par Moni Grégo, de la Compagnie théâtrale de la mer, de Sète. Les deux, Peters et Grégo, participeront à quelques tables rondes et discussions plus tard, lors des rencontres qui se tiendront au TDP, rue Sainte-Catherine Est.

Notons aussi la conférence qui sera donnée à la Grande Bibliothèque le 5 octobre, dès 19h30, par Agnès Spiquel, présidente de la Société des études camusiennes, sur le dernier roman de Camus: «Le Premier Homme, une tragédie inachevée». Précisons que des extraits de l'oeuvre seront lus par le comédien Albert Millaire et que Mme Spiquel participera à une autre discussion, au TDP vendredi, sur ce roman publié par la fille de Camus bien longtemps après sa mort, en 1994.

En plus des spécialistes et des chercheurs explorant les liens entre Camus et la jeunesse (Sophie Bastien, Eugène Kouchkine, Vincent Grégoire et Yan Hamel) plusieurs créateurs seront de la partie, y compris Marc Beaupré, dont on se souvient du Caligula (Remix), et la comédienne Ansie Saint-Martin, qui viendra présenter la façon dont elle a travaillé avec Gil Champagne le Caligula première mouture qui a été monté au Trident la saison dernière.

Tout est gratuit, à la Grande Bibliothèque, le 5, et à la rencontre, les 8 et 9 octobre au Théâtre Denise-Pelletier. Notez cependant qu'il faut prévenir de votre arrivée pour qu'on vous fasse une place dans ce monde exigeant...
4 commentaires
  • Gabriel RACLE - Inscrit 25 septembre 2010 09 h 03

    Albert Camus toujours actuel

    «Albert Camus est des écrivains français du XXe siècle celui dont l’audience est la plus universelle. La postérité lui a été plus favorable que le furent ses contemporains. Sa fortune est peut-être plus grande encore à l’étranger qu’en France», écrit J. Guérin dans l’Introduction du « Dictionnaire Albert Camus ». Robert Laffont, 975 p., un répertoire complet et détaillé des œuvres de Camus et des travaux qui les accompagnent.
    Et pour le comprendre, il faut peut-être évoquer ses racines algériennes:«S’il est vrai que les seuls paradis sont ceux qu’on a perdus, je sais comment nommer ce quelque chose de tendre et d'inhumain qui m'habite aujourd'hui. Un émigrant revient dans sa patrie. Et moi, je me souviens.» À 22 ans, Camus écrivait ces lignes dans L’envers et l’endroit, son premier texte.
    L’auteur évoque, sans le dire, des souvenirs d’enfance. Il était né le 7 novembre 1913 dan un village de l’Algérie alors française, proche des ruines d’Hippone, la ville de saint Augustin, qui inspirera d’ailleurs la pensée de Camus. Son père, un modeste ouvrier agricole mobilisé meurt en octobre 1914, dès le début de la guerre. Sa mère, illettrée, déménage à Alger et fait des ménages pour élever ses deux fils.
    «De son enfance misérable, Camus gardera en mémoire l’amour silencieux de sa mère, la bonté d’un instituteur qui lui permit d’accéder à la culture, la fraternité découverte grâce aux terrains de football et aux scènes de théâtre», de dire P.-L. Rey dans «Camus. L’homme révolté». Gallimard, 128 p. Mais il restera à jamais marqué par «ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction».
    Il va s’évades dans la littérature. Marié en 1934, licencié en philosophie en 1935, Camus voyage en Europe centrale avec sa femme, dont il se sép

  • Gabriel RACLE - Inscrit 25 septembre 2010 09 h 06

    Albert Camus toujours actuel (suite)

    Ces ouvrages valent à Camus ce qui marquera sa vie d’écrivain et de penseur, des éloges et des critiques. Camus, séparé de sa femme restée en Algérie, travaille à un roman qu’il appelle d’abord Les Séparés, et qui devient La Peste, dans lequel l’épidémie figure l’occupation allemande. Cet ouvrage connaitra un succès retentissant dans la période d’après-guerre et qui se poursuit: le livre est vendu à plus de 5 millions d’exemplaires, en plusieurs langues. Rédacteur en chef de Combat, Camus traite des grands sujets du moment, le colonialisme, la bombe atomique, la peine de la mort, la misère humaine. Puis il publie un essai L’Homme révolté, qui suscite une violente controverse. Pour Camus, «Je me révolte donc nous sommes».
    En 1957, le prix Nobel de littérature lui est décerné. Camus a 44 ans, c’est le plus jeune écrivain distingué à Stockholm. «Ce n'est pas le monde qui est absurde, mais le sens que l'homme y cherche, sans le trouver. Comme Sisyphe, nous sommes condamnés à pousser sans fin un rocher devant nous. La vie vaut-elle alors d'être vécue? Oui, car l'homme, dans son inutile effort, est plus grand que son destin puisqu'il peut se révolter contre lui. Telle est sa liberté.»
    «Il faut imaginer Sisyphe heureux», pense Camus qui entreprend un nouveau roman, Le Premier Homme, dont on retrouve dans la voiture accidentée le manuscrit inachevé.
    «Peu d'écrivains ont été plus aimés, peu ont mérité autant de l'être. Il meurt en pleine jeunesse, en pleine gloire. Tous ceux qui le connaissaient sont atteints au meilleur d'eux-mêmes. Tous ceux qui l'ont vu sont blessés au plus fraternel de leur être. Il laissera un souvenir radieux.» (Journal Libération du 5 janvier 1960)

  • Nicole Rondeau - Inscrite 25 septembre 2010 12 h 51

    Touchant vos commentaire M. Gabriel Racle!

    J'apprécie le contenu de cet article et le touchant commentaire qui suit l'article. C'est instructif!

  • Jacques Lalonde - Inscrit 25 septembre 2010 17 h 15

    Actualité de Camus en ces jours de rappel de la crise d'octobre

    Ma première lecture il y a quelques décennies de la pièce Les Justes d'Albert Camus m'avait bouleversé : le jeune révolutionnaire qui retient son geste de lancer une grenade sur la diligence du roi parce qu'il aperçoit un enfant aux côtés du souverain. Ce refus fera l'objet des discussions qui alimentent le débat tout au long de la pièce de Camus.

    Je ne peux manquer d'évoquer au moment de la phase d'épuration qui a suivi la seconde guerre les échanges musclés entre Camus, défenseur de l'épuration et François Mauriac promoteur d'une certaine indulgence et du pardon. Après plusieurs semaines d'une polémique vigoureuse, Camus en viendra à se rallier aux thèses de Mauriac et lui écrira en conclusion d'une lettre qu'il lui adressera :"Vous m'avez aidé, sans le savoir,à comprendre des vérités sur lesquelles mon coeur était aveugle. C'est la raison de ma gratitude."

    Est-il légitime de penser qu'en écrivant sa pièce de théâtre, Camus, le journaliste de Combats, se soit souvenu de ses échanges avec l'auteur du Cahier noir publié par Mauriac durant le guerre ?

    Jacques Lalonde
    Gatineau
    jlalonde@ca.inter.net