Théâtre - Une rare version française des Justes au CNA

Le metteur en scène Stanislas Nordey<br />
Photo: - Le Devoir Le metteur en scène Stanislas Nordey

Habitué du festival d'Avignon, directeur de l'École supérieure du Théâtre national de Bretagne, il a trouvé le temps de venir au Québec à plusieurs reprises déjà comme comédien — avec Ciels encore, au dernier FTA. Mais, sauf erreur, c'est la première fois que Stanislas Nordey s'amène ici comme metteur en scène.

Ce qui est certain, c'est qu'il dirigera une production des Justes (pièce créée en France l'hiver dernier) au Théâtre français du CNA... et que Wajdi Mouawad en profite pour faire là une de ses trop rares apparitions sur scène. J'ai rejoint Stanislas Nordey chez lui, la semaine dernière au téléphone, avant qu'il ne traverse les grandes eaux pour nous rejoindre ici...

Le danger de s'endormir

C'est le hasard, semble-t-il, qui expliquerait que Les Justes soit la première de deux productions françaises portant des textes de Camus à se pointer chez nous (ou presque), en même temps (ou presque, itou). Stanislas Nordey l'ignorait encore au moment de notre discussion.

L'arrivée d'une production française, une adaptation pour le théâtre de L'Étranger qui prend l'affiche du Théâtre Denise-Pelletier du 29 septembre au 23 octobre (voir notre texte en une du cahier), le surprend même un peu. Parce que Camus est depuis longtemps mis à l'écart, sinon presque méprisé, par l'élite intellectuelle française, explique le metteur en scène. Au Québec, on ne peut pas vraiment dire que Camus a été soumis à cette espèce de purgatoire auquel on l'a relégué chez lui; on le monte ici régulièrement et de façon souvent stimulante.

«En France, reprend Stanislas Nordey, tout découle du fait que Camus a été "excommunié" par Sartre. Par la suite, on a longtemps dit, et plusieurs semblent l'avoir cru, que Camus n'était finalement ni écrivain, ni dramaturge, ni philosophe mais un peu des trois... Comme on s'endort facilement sur ses certitudes, l'oeuvre de Camus s'est ensuite plus ou moins estompée dans l'oubli. [...] Quand j'ai monté cette production l'hiver dernier, l'accueil a été très positif, mais plusieurs se sont quand même montrés surpris et se demandaient pourquoi j'étais allé chercher un "vieux" texte...» Pourtant, les questions soulevées par Les Justes sont brûlantes d'actualité. Nordey raconte avoir été tout de suite séduit par le défi et la mise en danger déjà inscrite dans l'écriture passionnée de Camus. Les jeunes révolutionnaires de la pièce, située dans le temps tout juste avant la Révolution russe, on le sait, rejoignent des préoccupations douloureusement contemporaines et pour le moins confrontantes.

«Les textes et les histoires qui m'attirent mêlent souvent le poétique et le politique», explique Nordey, qui a signé plus d'une cinquantaine de mises en scène depuis 1988, en plus de jouer au théâtre et au cinéma quand il ne montait pas des opéras... La liberté confrontée au «dur désir de durer», d'un côté; l'imaginaire et les façons de recréer et de redéfinir sans cesse la réalité, de l'autre.

«Il est important de faire circuler des paroles fortes et des pensées différentes, et c'est ce qui explique ma passion pour les auteurs contemporains et mon travail sur plusieurs textes de Pasolini, par exemple... Ici, avec Les Justes, j'ai trouvé l'occasion de faire entendre une parole extrêmement dérangeante, livrée dans une langue admirable. Un texte qui pose une question toujours aussi pertinente et qui nous laisse tous dans un inconfort profond. [...] C'est un spectacle que j'ai voulu à la fois austère et généreux; difficile, dérangeant, mais pas obscur...»

Rappelons que la «délicate» question centrale posée par le texte de Camus est toujours aussi déchirante: est-ce que l'assassinat peut jamais se justifier?

L'autre angle

Pour que la question soit posée clairement, Stanislas Nordey a tenu à ne pas parler de «terrorisme» mais bien plutôt — comme Camus lui-même le souhaitait en faisant référence à sa pièce — des «meurtres» plus ou moins collatéraux résultant du fait de lancer une bombe au milieu d'une foule. Ce qu'il appelle «l'autre angle»...

«Il n'y a pas que la cause qui importe, puisque c'est la responsabilité des révolutionnaires qui est mise en question: peut-il jamais être nécessaire de tuer? Surtout si des innocents meurent avec les coupables visés par l'attentat... Remarquez que Camus ne donne pas vraiment de réponse, parce que personne n'a vraiment raison dans ce genre de contextes. Durant l'occupation allemande en France, par exemple, les résistants étaient officiellement des terroristes [tout comme les révolutionnaires américains ou les fondateurs de l'État d'Israël aux yeux de l'Angleterre, pourrait-on rajouter...]. La question est aussi pertinente qu'à l'époque et elle le restera toujours. On parle d'équilibres fragiles ici, de réalités complexes. Durant les répétitions, toute l'équipe a beaucoup discuté et tous on s'est rendu compte que Camus met en scène des situations qui nous touchent encore directement... Mais, au fond, j'aime bien que les comédiens avec lesquels je travaille et que le public aussi se sentent déstabilisés par la représentation. Que tout cela mène à réfléchir plutôt qu'à prendre parti!»

«Il n'y a pas que la cause qui importe, puisque c'est la responsabilité des révolutionnaires qui est mise en question: peut-il jamais être nécessaire de tuer? Surtout si des innocents meurent avec les coupables visés par l'attentat... Remarquez que Camus ne donne pas vraiment de réponse, parce que personne n'a vraiment raison dans ce genre de contextes. Durant l'occupation allemande en France, par exemple, les résistants étaient officiellement des terroristes [tout comme les révolutionnaires américains ou les fondateurs de l'État d'Israël aux yeux de l'Angleterre, pourrait-on rajouter...]. La question est aussi pertinente qu'à l'époque et elle le restera toujours. On parle d'équilibres fragiles ici, de réalités complexes. Durant les répétitions, toute l'équipe a beaucoup discuté et tous on s'est rendu compte que Camus met en scène des situations qui nous touchent encore directement... Mais, au fond, j'aime bien que les comédiens avec lesquels je travaille et que le public aussi se sentent déstabilisés par la représentation. Que tout cela mène à réfléchir plutôt qu'à prendre parti!»

Le metteur en scène raconte que l'idée même de monter Les Justes lui est venue durant les répétitions d'Incendies — d'un certain Wajdi Mouawad — pièce qu'il a montée chez lui, au Théâtre national de Bretagne, puis qu'il a présentée au Théâtre de la colline à Paris.

Quant à la présence du comédien Wajdi Mouawad — qu'on a vu dans un tout petit rôle dans Littoral, à Avignon, et surtout dans Seuls récemment au Théâtre d'Aujourd'hui — dans la distribution, elle s'explique simplement. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps — Nordey était même ici lors de la première mise en lecture de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes à la fin des années 1990 — et ils ont développé une profonde complicité depuis.

Quand Mouawad a proposé à Nordey de jouer dans Ciels, celui-ci a tout de suite accepté... à condition que Mouawad joue dans Les Justes, qu'il commençait à préparer. Pour le plaisir de travailler ensemble et pour le défi en même temps.