L'homme du banc public

C'était la première de Premier amour hier soir à l'Usine C, interprété par l'acteur français Sami Frey, de retour à Montréal dans le cadre du Festival international de littérature. Trois ans après avoir présenté une lecture de Cap au pire à Montréal, le comédien renoue avec l'oeuvre de Beckett jusqu'au 25 septembre.
Photo: Hélène Bamberger / Cosmos C'était la première de Premier amour hier soir à l'Usine C, interprété par l'acteur français Sami Frey, de retour à Montréal dans le cadre du Festival international de littérature. Trois ans après avoir présenté une lecture de Cap au pire à Montréal, le comédien renoue avec l'oeuvre de Beckett jusqu'au 25 septembre.

Oeuvre «de jeunesse» ou presque que ce Premier amour (1946) de Samuel Beckett (1906-1989), longue nouvelle écrite quelques années avant En attendant Godot et la trilogie romanesque formée par Molloy, Malone meurt et L'Innommable.

Par quelques choix simples de mise en scène et d'interprétation, Sami Frey, invité au Festival international de littérature, restitue ce texte moins connu en le resituant dans l'univers de l'un des plus grands témoins du XXe siècle et de ces maux.

C'est une vision surtout fruste, ou du moins très peu romantique de l'amour que celle portée par ce texte. L'anti-héros rappelle un vagabond qui, assis sur un banc public, discourrait pour qui accepterait bien de l'écouter quelques instants. Sur la scène de l'Usine C se meut un homme frêle, parfois agité de tremblements, sans âge, avec imperméable, chapeau et sac à bandoulière ; mon prédecesseur Robert Lévesque a déjà écrit sur celui que Beckett portait toujours suspendu à son épaule...

L'espace, comme souvent chez le dramaturge, reste indéfini : antichambre de la mort sans doute, tel que le suggère le texte une ou deux fois, fugacement. Banc spartiate, ampoule rouge menaçante pendant du plafond, bourdonnement sourd d'instruments à corde dans le lointain.

Obsession pour les basses choses du corps mortel, misanthropie, références constantes à la mort : nous voyageons bien en paysage beckettien en remontant le fil de l'étrange relation qui s'établit entre le narrateur et Lulu, la femme qui l'a recueilli chez elle. Si le propos s'avère âpre, l'acteur y insuffle une humanité et une simplicité qui révèlent la part d'humour dans les mots de l'auteur irlandais.

Dans cette figure ambigüe mais émouvante composée par Sami Frey, il émerge de la sordidité et de l'étrangeté quelque chose qui ressemble à de la dignité humaine, celle liée à l'effort de nommer et de se remémorer.

***

Collaborateur du Devoir