Théâtre - Les yeux du coeur

Âge de toutes les contradictions où s'entremêlent éveil sexuel, naïveté et calcul, l'adolescence inspire manifestement Simon Boulerice. L'auteur de Qu'est-ce qui reste de Marie-Stella? dépeint encore une fois une ado consumée par une obsession amoureuse à sens unique.

Sa protagoniste de 14 ans, qui cultive une fixation sur son voisin optométriste, est fort éloignée de l'innocente et mièvre Martine, héroïne des albums enfantins d'antan auxquels la pièce lance un clin d'oeil. Avec son mélange de candeur, d'égocentrisme, de malveillance et de lubricité, cette Martine se révèle un personnage fantasque, pas forcément aimable. Un être que Sarah Berthiaume habite avec une forte présence, un irrésistible jeu aux accents clownesques.

L'environnement rétro qui baigne la pièce, avec ses vieux tubes musicaux (presque entièrement états-uniens), crée d'emblée un décalage. Un univers fantasmatique. Annoncé comme une «comédie de fin d'été», ce solo créé au fond d'un Bain Saint-Michel évoquant un lieu balnéaire gravite dans une fausse légèreté, où contrastent la gravité du propos (la solitude et la soif d'amour de sa protagoniste) et le ton enjoué, ludique du spectacle.

Personnage volontaire montrant rarement sa vulnérabilité, Martine s'y met en scène avec une distanciation humoristique. Elle passe ainsi occasionnellement du «je» à une description au troisième degré, cédant la parole à une narratrice au ton comiquement guindé. Transformant sa voix à travers le goulot d'une bouteille de plastique, elle incarne aussi les autres personnages, le voisin désiré et sa petite fille. Visuellement, ce récit prend vie avec des moyens simples: acétates, projections de dessins enfantins, jeu avec des objets, tel ce sarrau qui devient la représentation du médecin des yeux.

Se ruinant la vue délibérément par amour, conversant avec les fantômes de Jayne Mansfield et de Karen Carpenter, Martine voit de moins en moins la réalité à mesure que le récit défile. Martine à la plage est l'histoire d'une vision déformée, passée à travers le prisme de l'obsession et de l'illusion. On peut rapprocher la pièce d'une autre histoire d'aveuglement, un court texte que Simon Boulerice avait écrit pour Stand-up tragique2, il y a un an.

Décidément, le jeune dramaturge a un univers bien à lui. Un monde qu'on prend plaisir à suivre, même si l'écriture n'en est pas toujours également soutenue.

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Collaboratrice du Devoir