Théâtre - Par-delà le bien et le mal

«L'écrivain de valeur a presque toujours été, plus ou moins, un révolutionnaire, un combattant», disait André Gide, le 20 juin 1936, lors de l'éloge funèbre à son ami Maxime Gorki. Et aucun écrivain russe n'a été plus associé aux idées révolutionnaires que Gorki. C'est le constat que l'on peut faire à la sortie de Vassa au Rideau vert. Une pièce créée il y a un siècle, mais qui aurait pu avoir été écrite hier, tant le propos sur les inégalités sociales et l'immoralité de l'argent, par exemple, demeure pertinent.

Vassa, c'est aussi l'illustration de la force tranquille des femmes, du matriarcat sous-estimé dans un monde où le pouvoir s'accorde, jadis et toujours, au masculin. Gorky y dépeint une famille déchirée, où tous se dressent les uns contre les autres, au grand dam de la mère. Vassa Geleznova (toujours merveilleuse Sylvie Drapeau) incarne cette dernière, une femme dure et sans pitié: elle ne peut pas se permettre d'être tendre. Devant la ruine, la mort de son mari (qui agonise en coulisses), la médiocrité de ses fils, Vassa se tournera vers sa fille et sa bru pour assurer la survie de l'entreprise familiale.

La famille est bien sûr une microsociété à l'intérieur de laquelle ses membres développent leurs réflexes de citoyens. Pour Gorki, la lutte des classes commence là. Dans ces foyers où, à l'ombre des mères aux aguets, se forgent de cruelles blessures qui nourrissent la bêtise humaine.

Distribution magistrale

Alexandre Marine dirige une distribution magistrale. Les comédiens s'abandonnent au style très physique et chorégraphié qui fait la marque de Marine (ce dernier en abuse parfois, en répétant ces mouvements lents et aériens à la Matrix!). Le metteur en scène a également su très bien s'entourer en ce qui concerne les décors (Jasmine Catudal), les costumes (Jessica Poirier-Chang) et la musique (Dmitri Marine).

Aucun écrivain n'est plus russe que Maxime Gorki. Et plus universel! On reconnaît dans ses personnages (surtout féminins) forts et fragiles, des traits communs avec ceux d'autres classiques venus plus tard: les personnages de Lorca, de Tremblay ou de Tennessee Williams. D'éternels névrosés en panne d'amour et de bonté, symbolisant une société en déclin, corrompue, sans repères. Au final, cette adaptation de Vassa dégage un lourd parfum de fin du monde, qui se dissout à la toute fin seulement avec la promesse d'un nouveau monde.

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Collaborateur du Devoir

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