Festival TransAmériques - Les coulisses du pouvoir

La présentation en fin de semaine de Tragédies romaines a donné l'occasion aux festivaliers de voir d'un coup, en abrégé, trois pièces shakespeariennes presque jamais montées ici. Le spectacle, qui sera joué au Carrefour de Québec les 4 et 5 juin, aura surtout permis d'admirer le travail brillant, rigoureux et décapant de la troupe Toneelgroep Amsterdam. De Coriolan à Antoine et Cléopâtre, en passant par Jules César, elle enfile, selon une progression paraissant implacable, trois pièces traitant du pouvoir, de ses modalités ainsi que des passions et conflits qu'il suscite chez les humains. Shakespeare notre contemporain, en effet.

La lecture d'Ivo Van Hove ne manque pas d'ironie et en impose d'abord par l'intelligence du texte. Avec ses politiciens en costumes modernes, sa scénographie multifonctionnelle, le spectacle souligne avec éclat la médiatisation aujourd'hui indissociable du spectacle politique. L'omniprésence de la caméra, la multiplication des écrans et des plans relèvent la diversité des points de vue. Et la puissance de la parole publique est démontrée par exemple dans l'épique discours de Marc Antoine après l'assassinat de César. Mais on suit surtout les politiciens en coulisses.

Le spectacle utilise à merveille toute la salle, déployant parfois les comédiens hors de la scène et encourageant le public à monter sur le plateau. Les spectateurs-citoyens sont ainsi invités à changer de perspective en s'asseyant dans l'arène parmi les acteurs où, justement à cause des choix de la caméra, ils n'ont accès souvent qu'à une vision partielle (la meilleure vue d'ensemble s'obtient à partir de la salle.) Cette fausse démocratie théâtrale — le public reste bien sûr spectateur d'une action qui se déroule en dehors de lui — est peut-être aussi une façon de dynamiser une matière qui, malgré sa puissance, s'avère plutôt touffue et cérébrale.

Marathon d'une efficacité endiablée, cadencé, chronométré à la minute près, porté par une distribution remarquable, Tragédies romaines reste cependant, à près de six heures, un spectacle exigeant. Et malgré la dimension si vivante de ce quasi-roman savon amoureux que devient Antoine et Cléopâtre, leur agonie finale m'a paru s'éterniser.

Faisant courir sur un tableau électronique les décomptes jusqu'au décès des différents protagonistes, la pièce ressemble d'ailleurs à une chronique de morts annoncées. Clin d'oeil à l'infospectacle des chaînes continues, mais aussi symbole d'une tragique fatalité. En faisant un arrêt sur l'image à chaque victime, le spectacle met brillamment en relief la véritable hécatombe qu'est cet univers: au final, le pouvoir finit par tuer presque tous ceux qu'il touche.

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Collaboratrice du Devoir