L'ENTREVUE - La vie, théâtre du pouvoir

Ivo Van Hove
Photo: Jan Versweyveld Ivo Van Hove

Avec Wajdi Mouawad, il est une des figures de proue de la quatrième édition du Festival TransAmériques qui s'amorce jeudi; pour le metteur en scène Ivo Van Hove, le théâtre de Shakespeare sert à remettre en question la façon dont on fait de la politique. Même aujourd'hui.

La cinquantaine élégante, la voix ferme, Ivo Van Hove précise au téléphone qu'il fait frais à Berlin, où il répète avec son équipe; à tel point, d'ailleurs, qu'il croit à peine que le soleil l'attend déjà ici, où il arrivera au milieu de la semaine avec son spectacle Tragédies romaines inspiré de Shakespeare.

Ce sera sa première visite à Montréal, mais il a l'habitude de travailler de ce côté-ci de l'Atlantique — il fréquente régulièrement le New York Theatre Workshop (NYTW), où il a déjà signé une bonne demi-douzaine de mises en scène — et il connaît fort bien les variations désormais imprévisibles de la température sous nos latitudes. Plongeons donc dans le vif du sujet: pourquoi Shakespeare, ici et maintenant, M. Van Hove? Pourquoi trois Shakespeare en un?

«Parce que j'adore Shakespeare [on l'entend sourire au-dessus de l'océan]. Et que ces trois pièces [Coriolan, Jules César, Antoine et Cléopâtre] présentées sans entracte durant six heures parlent d'aujourd'hui, parlent de ce qu'est encore la politique aujourd'hui.»

Les trois tragédies dont l'action se déroule à Rome, bien sûr, sont truffées de discours enflammés sur la démocratie; partout, les personnages fomentent des alliances secrètes ou signent des pactes formels. La ruse, les règlements de comptes et la trahison sont souvent au rendez-vous puisque les alliances se faisaient et se défaisaient, alors, comme elles se font et se défont toujours aujourd'hui... Partout, il est d'abord question de pouvoir. Du pouvoir. Et de la corruption qu'il faut presque instaurer en système pour réussir à le garder. Ça vous dit quelque chose?

Une «chose» un peu spéciale

Ivo Van Hove poursuit. «À travers l'éventail de personnages proposés par Shakespeare dans ses trois tragédies, le spectateur voit clairement ce qu'est la bonne et la mauvaise façon de faire de la politique. Et comme j'ai la conviction profonde que Shakespeare atteint là à des vérités universelles et intemporelles, cela est encore et toujours vérifiable aujourd'hui. C'est un peu ce qui m'a tout de suite donné l'envie de présenter cela dans une forme contemporaine qui nous ressemble plus et où l'on est plus susceptible d'être touché.»

«Pour que l'on sente encore plus le lien avec ce qui se passe encore de nos jours dans l'antichambre du pouvoir. Et aussi parce que la politique est un travail que l'on fait 24 heures sur 24 [a 24h business], à travers tout le reste. Parfois cool, parfois pas du tout, souvent relaxe... On écoute bien les nouvelles du monde en buvant une bière et en mangeant des chips. C'est ce que pourront faire les spectateurs en assistant au spectacle.»

On aura sans doute compris que Tragédies romaines est une «chose» un peu spéciale. La production se joue sur le plateau le plus grand possible (ici sur la scène de la grande salle du Monument-National, à Québec au Grand Théâtre) transformé en lounge de grand hôtel moderne impersonnel. Immense, la scène est parsemée de ce qui ressemble à des aires de jeu différentes, des petits bars avec des fauteuils, des consoles de contrôle et des écrans partout, avec des images qui défilent en boucle comme sur les grandes chaînes que l'on connaît. Des images télé donc, mais aussi des images du spectacle qui se joue, avec des gros plans et des surtitres français et anglais, alors que les comédiens jouent en néerlandais...

«Après 20 minutes de spectacle, reprend Ivo Van Hove en souriant presque encore une fois, on fait une petite pause pour dire aux spectateurs qu'ils sont libres de circuler comme ils veulent. Ils peuvent sortir puis revenir ensuite, même discuter à voix basse comme le faisaient sans doute les citoyens romains quand ils participaient à la vie publique, à l'époque où Shakespeare a situé l'action de ses pièces...»

La façon unique

Très concrètement, donc, les spectateurs de ces Tragédies romaines sont invités à monter sur scène, à prendre une bière, à feuilleter des journaux et à se rapprocher des comédiens; ils peuvent sortir aussi, commenter la chose en grillant une cigarette ou non, puis revenir... Ils sont libres. Ils assistent, ils participent plutôt, chacun à leur manière, à ce que le metteur en scène appelle «le grand jeu de la politique qui se fait, qui se tisse au fil des événements comme au fil de la représentation». Comme tous les jours... On aura saisi aussi à quel point le théâtre est une réalité pas du tout abstraite pour Ivo Van Hove.

Pourtant, le metteur en scène précisera à plusieurs reprises qu'il ne fait surtout pas dans l'expérimental. «Je ne suis pas de ceux qui se contentent de parler à 50 personnes à la fois. Ma démarche n'est pas pointue, au contraire; je veux toucher le plus grand nombre. J'aime bien les grandes salles avec plusieurs centaines de spectateurs; le théâtre est un art du social, un art à partager, nourrissant. Pas un truc réservé à un petit nombre de "connaisseurs"...»

Ivo Van Hove dira aussi qu'il a toujours travaillé à faire se rapprocher le public et les comédiens et que tout se joue pour lui dans l'interaction entre la scène et la salle.

«Ce qui m'intéresse chaque fois que je mets en scène un spectacle, c'est de trouver la façon unique de le monter [Researching the unique way to produce the play] pour le plus grand nombre. J'aime bien d'ailleurs les formes extrêmes un peu extravagantes comme celle que nous amenons ici pour le festival. Elles viennent directement casser les habitudes des gens... Tous les moyens sont bons pour que le spectateur sente que ce qu'il voit sur scène le concerne directement. Moi, ce que je souhaite, c'est que les gens qui assistent à mes spectacles puissent s'imaginer que tout cela est fait précisément pour eux. Même que tout cela a été écrit personnellement pour eux, hier soir, par Shakespeare ou par Tennessee Williams.»

Cette façon unique de travailler, Ivo Van Hove l'a transportée en Amérique dès 1997 — au NYTW, il a monté Eugene O'Neill, Ibsen aussi, et plusieurs autres — et à l'opéra depuis le début des années 2000, où il a mis en scène autant Lulu d'Alban Berg qu'Idomenée de Mozart, ou la Tétralogie de Wagner. Rappelons que les Tragédies romaines qu'il a montées pour le Toneelgroep Amsterdam seront présentées au Festival TransAmériques (FTA) du 28 au 30 mai et au Carrefour international de théâtre de Québec les 4 et 5 juin. C'est, ne l'oubliez surtout pas, un spectacle conçu spécialement pour vous...
1 commentaire
  • Jean Rousseau - Inscrit 26 mai 2010 11 h 17

    AU-DELÀ DES APPARENCES...

    Pas snob du tout. Particulièrement intéressant, voire nourrissant. Il saurait inspirer nos politiciens, mais surtout leurs critiques.