Théâtre - Chant d'amour et de dévotion

Les protagonistes de Félicité, quatre employés d’un magasin à grande surface: Isabelle Roy, Maxime Denommée, Muriel Dutil, Roger La Rue.
Photo: Marlène gélineau payette Les protagonistes de Félicité, quatre employés d’un magasin à grande surface: Isabelle Roy, Maxime Denommée, Muriel Dutil, Roger La Rue.

«Le spectacle, écrivait Guy Debord en 1967, est la reconstruction matérielle de l'illusion religieuse.» Plus de 40 ans après la publication de La Société du spectacle, il est ahurissant de constater à quel point l'essayiste français a su saisir avec acuité cette architecture d'un monde où la majorité trouve son accomplissement dans la contemplation d'une minorité. Avec Félicité, sa pièce créée à La Licorne en 2007 et actuellement reprise à Espace GO, l'auteur Olivier Choinière a judicieusement emboîté contenu et forme dramatique pour peindre lui aussi un saisissant portrait de notre époque.

Les protagonistes de Félicité, quatre employés d'un magasin à grande surface, font preuve d'une dévotion presque spirituelle à l'égard de leur héroïne, une diva nommée Céline... Les moindres vérités sur sa vie, du moins celles rapportées par les centaines de magazines qui s'empilent en fond de scène, sont scrupuleusement rapportées par ses adorateurs. On ne saurait se passionner que pour son «oeuvre»: sa vie dite privée, son mariage, sa maternité, sa famille intéressent tout autant, sinon plus.

Sans crier gare, le récit du quatuor interprété par Maxime Denommée, Muriel Dutil, Roger La Rue et Isabelle Roy glisse vers la narration d'un fait divers particulièrement troublant à propos d'une jeune femme malade abusée et torturée par sa famille. L'histoire de cette martyre des temps modernes, elle aussi admiratrice de la Céline, touche particulièrement la caissière Caro (Roy, fort juste), qui se sent dès lors enfin investie d'une mission, d'un rôle à jouer dans le Grand Schème.

La jeune femme semble penser que la vraie vie est ailleurs, peut-être dans les pages glacées des hebdos, mais sûrement pas dans l'environnement de très bas faux plafond, de plantes en plastique et de rassurants gicleurs (scénographie signée Pierre-Étienne Locas) qui est le sien et celui de ses collègues. Ces trois-là n'ont pas de nom, que des titres comme l'Étalagiste et le Gérant. Des anonymes dont l'imaginaire de Caro manipule peut-être les voix et les corps, nous les présentant d'abord comme un choeur chantant les louanges de la Divine pour finalement nous les révéler tels qu'elle les perçoit réellement, c'est-à-dire des égoïstes indifférents à sa détresse à elle.

Difficile de juger des victimes et des actants de la société du spectacle alors que nous le sommes tous à différents degrés. Choinière s'en garde bien, tout comme le metteur en scène Sylvain Bélanger, qui a dirigé ces interprètes vers une précision remarquable. Il reste que le spectacle du Théâtre de la manufacture remet en question de manière percutante et ludique le monde tel qu'on tente de se le construire et celui que l'on cherche chaque jour à nous vendre.

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Collaborateur du Devoir