Théâtre - Traduire la beauté et la pensée

«Souvent, on me demande pourquoi je suis si fatigué et angoissé lorsque je travaille comme metteur en scène, alors que je pourrais conserver mes énergies pour jouer et me concentrer sur ce qui va bien», expliquait Marc Beaupré, quelques jours avant la première de son adaptation de Caligula d'Albert Camus au théâtre La Chapelle. C'est dans ce même théâtre que Terre des hommes, compagnie dont Beaupré est l'un des cofondateurs, avait présenté en 2008 sa bouleversante version du Silence de la mer, très court roman de Vercors.

«Pour moi, enchaîne-t-il, la mise en scène reste quelque chose de noble, d'exigeant surtout. On travaille avec si peu de moyens, on s'investit tellement dans la création pour si peu de visibilité, il y a de quoi enrager.» Le comédien, qui a fait sa marque au petit écran dans Deux frères et qu'on a récemment vu sur scène dans des spectacles comme Bob, ParadiXXX et Amadeus, avoue par contre faire partie des privilégiés envers qui le milieu théâtral éprouve de la curiosité et offre son soutien, une visibilité qui lui vient en partie de son travail d'acteur.

«Pour moi, monter Vercors ou Camus, c'est redonner au monde la beauté qui émane de ces oeuvres et qui m'a traversé à différents moments de mon existence. Camus, ça fait 15 ans que je le fréquente, et ses idées continuent de guider ma vie.» Marc Beaupré ne cache pas non plus son admiration pour son grand ami René-Daniel Dubois, qu'il a dirigé dans Le Silence de la mer. «Qu'il prenne le temps de partager avec des plus jeunes comme moi sa vision des choses, qu'il me questionne sans cesse sur mes propres aspirations, ça me donne confiance en la possibilité d'un dialogue entre les générations.»

Ambiguïté et révolte

Beaupré n'a conservé que le tiers de l'oeuvre originale dans laquelle il a inséré des extraits de textes d'historiens et de commentateurs comme Suétone, Tite-Live et Virgile. «J'ai ensuite formé un choeur de huit comédiens et comédiennes dirigé par un coryphée, soit Emmanuel Schwartz qui joue Caligula. Je considère mes acteurs comme des interprètes du texte au sens large; nous ne sommes pas ici dans l'incarnation ou la psychologie», explique le metteur en scène. Il n'y a pas de costumes et peu de décors, sinon une grande table où sont disposés micros et consoles de son que manipule Caligula, qui devient ainsi apte à faire taire ses sujets ou à déformer leurs propos. Voilà une puissante métaphore du pouvoir qui correspond bien à l'empereur despote qui exécutait les individus au hasard et qui, selon la légende, aurait accordé le titre de consul à son cheval.

«Caligula contient toute la pensée de Camus: s'il est noble de se révolter contre notre condition en tant qu'être humain, les moyens choisis pour mener notre rébellion donneront la mesure de notre valeur. Dans la pièce, le protagoniste choisit de lutter contre son impuissance à réellement influer sur l'ordre du monde en se lançant dans la démesure, le mépris d'autrui, le meurtre. Il rejette au passage tous ceux qui tentent de le raisonner, ce qui dans le spectacle se traduit par le passage de la chorale au solo. C'est cette ambiguïté du personnage, dont le sentiment est pur mais dont les armes s'avèrent meurtrières, qui me fascine», résume-t-il.

Et Marc Beaupré, lui, quelles sont ses révoltes? «Le peu de place qu'occupent la pensée et l'art dans notre société, confie-t-il après quelques secondes de réflexion. En Occident, on produit, on consomme et on profite. Les gens sentent le besoin de se faire redire ce qu'ils savent déjà lorsqu'ils vont au théâtre ou au cinéma, la confrontation des idées et l'ébranlement de l'esprit sont peu prisés. Le manque de curiosité et d'altruisme nous coupe, selon moi, des splendeurs et des beautés du monde.»

***

Caligula (remix)
D'après Caligula d'Albert Camus, adaptation et mise en scène de Marc Beaupré. Une production de la compagnie Terre des hommes présentée au théâtre
La Chapelle du 29 avril au 15 mai.

***

Collaborateur du Devoir