Théâtre - Boris Vian en costard...

Carl Béchard et Marc Béland dans le décor de Et Vian! dans la gueule, au TNM
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Carl Béchard et Marc Béland dans le décor de Et Vian! dans la gueule, au TNM

Ça vient tout juste de se passer dans un théâtre près de chez vous; au TNM pour être plus précis. Ce qui devait être un réjouissant exercice de «lucidité ludique» — le mot est de Carl Béchard — a brusquement tourné au cauchemar. Alors que le travail sur Et Vian! dans la gueule était déjà amorcé depuis sept semaines (sept!), Pierre Lebeau, la principale roue du carrosse, s'est vu forcé d'abandonner le projet «pour des raisons de santé». À 20 jours de la première! Schlack! Un des pires scénarios que l'on puisse imaginer...

Panique donc. D'autant plus que la gueule de Lebeau, loufoque, terrible, est sur toutes les affiches... que l'on ne peut quand même pas faire disparaître. Et re-panique. Mais quand même pas trop longtemps puisque Carl Béchard, qui en est déjà à son cinquième collage de textes de Boris Vian, a tout de suite pensé à Marc Béland.

Train en marche

Pourquoi Marc Béland? Parce que Béchard l'avait vu dans un autre «cabaret politique», Cabaret neiges noires, et même, il y a beaucoup plus longtemps, dans un texte surréaliste aux accents fortement oulipiens, Victor ou Les enfants au pouvoir de Roger Vitrac. Tous deux, ils ont aussi travaillé ensemble un extrait d'Ionesco pour le cinéaste Pierre Hébert. Et il y a surtout que Béland était libre depuis la fin des représentations de Woyzeck... C'est ainsi que, passant en quelques jours de Büchner à Boris Vian, le comédien a littéralement sauvé la mise en acceptant de jouer le rôle du général James Audubon Wilson de la Pétardière-Frenouilloux.

Le principal intéressé semble prendre les choses de façon plutôt cool dans le grand hall du TNM en cette fin d'avant-midi ensoleillée, une semaine à peine avant la première de Et Vian! dans la gueule. Il parle de l'aspect stimulant de l'expérience, de la «mise en danger» que l'on retrouve maintenant dans le vocabulaire de tous les comédiens. De son «côté givré» aussi, «pas seulement végétarien», et du «plaisir inopiné de sauter dans un train en marche». Bref, les deux hommes se connaissent depuis longtemps et Béchard, le metteur en scène et principal concepteur du spectacle, n'a jamais douté que Béland puisse y exprimer les multiples facettes de son talent. Même qu'il sonnerait tout à fait juste au milieu de cette bande de généraux dégénérés attablés avec un chef de gouvernement en quête d'une bonne petite guerre pour replacer l'économie...

Précisons aussi que ce collage de textes largement pimenté de chansons, comme Le Déserteur, par exemple, n'est pas tout à fait celui que Carl Béchard avait concocté pour le Groupe Audubon, qui présentait lui aussi un Et Vian! dans la gueule en 1995 au théâtre La Chapelle. «J'ai ajouté quelques poèmes, quelques chansons et musiques de Vian, explique-t-il. Des textes aussi, plus amples, qui tiennent compte du fait que la production est montée au TNM. C'est toujours l'esprit de Boris Vian, bien sûr, et c'est toujours un "cabaret politique", mais le spectacle est très différent. Peut-être parce que j'ai vieilli depuis 15 ans et que je condamne moins radicalement ces généraux... qui au fond nous ressemblent par certains aspects.»

Les costumes du pouvoir

Béchard et Béland partent ensuite dans une grande discussion ponctuée d'éclats de rire sur ces généraux qui sont au coeur de la production.

Un peu comme le font certains lobbyistes sur les collines parlementaires et partout autour des lieux de pouvoir quels qu'ils soient, on les retrouve qui invitent constamment à leur table les grands de ce monde pour discuter le coup comme ça, à la bonne franquette, «gratuitement». C'est un peu ce qui a amené Béchard et ses principaux concepteurs à habiller ses militaires en vestons-cravates très class, très hommes d'affaires modernes, ambitieux, carriéristes ordinaires. À en faire des gens avec lesquels on partage finalement plusieurs défauts...

«Rapidement, poursuit le metteur en scène, on déborde du show contre la guerre. Même dans les tirades antimilitaristes, on atteint un niveau de critique globale qui inclut toujours une charge contre la bêtise, puisque Boris Vian était pataphysicien, et contre la mort, qui est une conséquence directe de la guerre. Mais cela est fait avec moins de sévérité et plus d'inclusion.» Cela permet aussi aux époques de se superposer et de faire se rejoindre notre époque fondamentalement fondamentaliste et les années 50 — «Vian a écrit ce texte sur les généraux dégénérés en 1951 et il n'a été créé qu'au début des années 1960 en Suisse allemande», explique Béchard — dans une sorte d'uniformité qui n'est pas sans lien avec la réalité qui nous entoure. Bref, ce texte pourrait être écrit aujourd'hui et le metteur en scène s'est amusé à le souligner en parsemant la production d'anachronismes...

Huit comédiens et trois musiciens — ceux du groupe Tuyo — participent à cette production que Carl Béchard veut à la fois très physique et très musicale. «Vian, c'est autant le swing que le verbe, dit-il; ce collage repose sur l'esthétique du jazz, on le sentira dans sa structure même.»

Et qu'est-ce qui fait prendre la mayonnaise, alors?

Marc Béland répond que le spectacle repose effectivement sur plusieurs niveaux d'écriture — textes, musiques, chansons, poèmes, tirades politico-oulipiennes — mais que tout cela souligne à quel point Boris Vian avait une vision globale du monde. Béchard, lui, parle de la révolte de Vian. «Sa révolte contre la mort sous toutes ses formes, surtout quand elle est engendrée par la bêtise des hommes. Se révolter contre l'injustice de la mort, c'est beaucoup plus que de dénoncer pour dénoncer: c'est vouloir que la vie s'intensifie, qu'elle soit de plus en plus pleine, riche, créative et qu'elle fasse ainsi le bonheur des humains.»

Quel beau programme!

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Et Vian ! dans la gueule
Textes de Boris Vian. Collage et mise en scène: Carl Béchard. Une production du TNM à l'affiche du 27 avril au 22 mai.