Théâtre - Le pouvoir meurtrier de la poésie

Une scène de Caligula, au Trident
Photo: Louise Leblanc Une scène de Caligula, au Trident

Avec Caligula, d'Albert Camus, le Trident poursuit, dans le sens amorcé depuis le début de sa saison théâtrale, son exploration du destin, du pouvoir, de la tyrannie et de l'infamie. Nul doute que la pièce de Camus se révèle un choix incontournable et que la lecture qu'en fait Gil Champagne en célèbre la grandeur.

Inconsolable depuis la mort de sa soeur et amante, Drusilla, le jeune empereur romain Caligula disparaît trois jours et trois nuits et, lorsqu'il reparaît, il amorce une oeuvre de destruction où le bien et le mal, la vie et la mort ne sont que jouets entre les mains du destin. Un destin qui n'est plus l'oeuvre maîtresse des dieux ou d'un quelconque pouvoir occulte, mais qui présage le personnage à qui Camus fait dire: «Je me suis fait destin.»

Dès l'ouverture, la musique d'Yves Dubois, la rumeur qu'exerce la distribution, la course effrénée et la danse auxquelles se livrent Christian Michaud (Caligula) et Krystel Descary (Drusilla), soulèvent et imposent un souffle d'une rare intensité. Le décor articulé de Jean Hazel, avec ses meurtrières, ses paliers, sa configuration en parties triangulaires, offre aux acteurs des espaces de jeu qui se prêtent à la danse macabre qui traverse le récit, une danse qui se fait majestueuse dans le cérémonial qui préside aux changements de lieux qu'opèrent les comédiens.

Une des grandes qualités qui marquent cette production repose sur le rythme, la vivacité des réparties, la complicité manifeste de jeu entre les comédiens et l'unité dont ils font preuve dans ces scènes où l'interprétation qu'ils livrent semble surgir de corps inhabités. Si Christian Michaud porte la chair du texte et personnifie un Caligula marquant, le Cherea que campe Olivier Normand est loin d'être en reste. Chacun des interprètes de cette production concourt à la délicate notion d'équilibre sur scène et leurs costumes, qui empruntent à l'art martial, à la Rome antique, au toxedo ou à l'univers de Star Wars, scellent l'ensemble du sceau de la fatalité.

Gil Champagne signe ici une mise en scène où le masque de la tragédie porte le visage de toutes les tyrannies, historiques et contemporaines, et il le fait, suivant les mots de Camus, avec le pouvoir meurtrier de la poésie. Ces trois jours, trois nuits de disparition de Caligula, ces trois années qui suivent, inscrites au coeur du texte, Champagne les orchestre ici dans une géométrie qui multiplie les angles et opère selon une fabuleuse règle de trois.

***

Collaboratrice du Devoir