Théâtre - L'enfer, c'est Pascale Bussières !

«Au théâtre, explique Pascale Bussières, je dois sortir de mes marques habituelles, perdre mes repères: je me mets en danger.»
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir «Au théâtre, explique Pascale Bussières, je dois sortir de mes marques habituelles, perdre mes repères: je me mets en danger.»

Pascale Bussières n'a pas joué beaucoup au théâtre. On l'y a vue une seule fois, en fait, avant d'accepter la proposition de Lorraine Pintal — qui signe la mise en scène du spectacle — et de jouer ici la froide et cynique Inès dans Huis clos, qui prend l'affiche mardi au TNM. Cette première rare incursion remonte déjà à une douzaine d'années: c'était au TNM toujours, dans Les Sorcières de Salem d'Arthur Miller... mises en scène par Lorraine Pintal.

Depuis, rien. Ou plutôt, beaucoup de choses, au cinéma surtout et à la télé, mais rien au théâtre. Pourquoi ce retour?

Perdre ses repères

«Parce que j'avais le goût du théâtre, répond du tac au tac la comédienne. J'avais le goût de prendre le temps de lire un texte, d'y réfléchir: le désir de m'asseoir dans un texte, en fait, et d'avoir le temps de me l'approprier puis de prendre mes distances par rapport à lui», dit-elle en décochant un sourire tout simple à faire fondre pourtant l'armature de la verrière du café du TNM où nous nous trouvons en ce début de semaine presque printanier...

Car bien sûr, c'est le premier sujet de discussion qui déboule sur la table entre nous: la différence entre la scène et le plateau de tournage. Entre le théâtre et le cinéma. Entre le public, là, et l'oeil de la caméra. Le lieu où l'actrice se place pour jouer dans l'immédiateté devant l'objectif, dans l'instant, le fragment presque; et cet autre point en elle-même, solide, d'où elle joue, au théâtre, en soutenant dans la durée son personnage.

«Ce sont évidemment deux univers fascinants, mais complètement différents l'un de l'autre: le théâtre et le cinéma, ce n'est pas le même travail. Au théâtre, je dois sortir de mes marques habituelles, perdre mes repères: je me mets en danger... J'ai dû, moi qui n'ai jamais suivi de formation de comédienne dans une école qui vous prépare à cela, trouver mes propres réponses, mes tout nouveaux réflexes. Pour moi, jouer au théâtre, c'est aller jusqu'au bout. [...] Quand Lorraine [Pintal] m'a proposé le rôle d'Inès, je n'ai pas hésité une seconde: c'est le genre de personnage que l'on veut aborder au théâtre. À cause du travail d'orfèvrerie qu'implique le théâtre, de cette espèce d'exigence que l'on y trouve de réinventer constamment la découverte.»

Elle dira encore des choses passionnantes, brillantes, claires sur le sujet. Entre autres qu'au théâtre c'est le comédien qui cadre directement l'action, qui définit l'ampleur et l'épaisseur du moment qui passe. Puis elle parlera plus directement du personnage d'Inès, de ce qu'il vient faire surgir en elle; cette violente prise de conscience de ce qu'est la «responsabilité» chez Sartre. Cette responsabilité qui vient avec la liberté qui tombe sur le dos des hommes au tout début de la dernière grande guerre, alors que Sartre «invente» l'existentialisme. Et cette incroyable époque: la Libération, Saint-Germain-des-Prés, ce bouillonnement perpétuel, Camus, Beauvoir, Vian et Gréco tout autant que Sartre... Des personnages fondateurs, des oeuvres marquantes qui ont révolutionné toute une époque en y introduisant des valeurs neuves...

«Moi aussi, reprend-elle, j'ai lu ces textes à l'école quand j'étais adolescente. Il y a encore là pour moi des liens avec l'adolescence: avec les valeurs de rejet, de remise en question qui sont au coeur de cette période de la vie. La liberté comme Sartre la conçoit, la responsabilité qui vient avec, c'est noble, exigeant, impitoyable. Nos actes décident de ce que nous sommes; nous sommes la vie que nous nous faisons. Nous sommes responsables de ce que nous faisons et de ce que nous devenons. Inès incarne cela; elle s'assume, se nourrit de cela. C'est un personnage d'une impitoyable douceur.»

Effet de miroir

Mais, justement, comment rendre au théâtre l'austère morale sartrienne de la liberté? Comment s'y prend-on pour incarner des idées? Pascale Bussières raconte que l'équipe du spectacle en a beaucoup discuté avant de tout jouer d'abord au premier degré, puis de passer ensuite à des versions de plus en plus complexes.

«Sartre met en scène de vrais personnages. Nous sommes bien évidemment dans le registre de l'idée, dans le concept, oui, et c'est vrai qu'il est difficile de trouver des ressorts dramatiques dans ce qui ressemble beaucoup à une conversation de salon. Surtout que, pour Sartre, l'émotion est un peu une faiblesse, une sorte de moyen désespéré de se racheter, de ré-écrire sa vie. C'est évident que Huis clos est une porte d'entrée sur l'existentialisme, mais ce n'est pas un exposé philosophique pour autant: c'est une pièce de théâtre magnifiquement construite avec des personnages exigeants... Inès, par exemple, se spécialise dans les parodies émotives. Elle travaille, elle s'active entre le réel et l'apparence du réel; dans sa réalité, pas dans le regard des autres. Pour une actrice, c'est, je l'avoue, un assez beau défi», reprend-elle en faisant encore vaciller l'immeuble sous son sourire.

Pour nous rafraîchir la mémoire, rappelons que Huis clos se passe en enfer et met en scène des morts-vivants: Estelle, qui aura le visage de Julie Le Breton et qu'Inès tentera de séduire pendant qu'elle lorgne Garcin, joué par Patrice Robitaille... qui lui est attiré par Inès, et le Garçon incarné par Sébastien Dodge. Tous sont condamnés à passer là l'éternité ensemble en prenant conscience du fait que «l'enfer, c'est les autres». Que ce qui est fait est fait, mais que l'on peut toujours faire des choix puisque l'on n'a que la seule liberté d'être, d'abord, responsable. Des valeurs qui se portent, disons, plutôt court de nos jours...

Avant de terminer l'entrevue, la comédienne tient à souligner à quel point elle a été séduite par la presque dévotion des équipes engagées dans une production théâtrale; tout le monde y passera, jusqu'au scénographe Michel Goulet, dont Bussières dira qu'il a construit un non-lieu absolument vertigineux.

«C'est évidemment un texte qui tiendrait tout seul sur trois chaises droites, conclura-t-elle. Mais c'est assez fascinant de passer du cinéma au théâtre pour jouer dans une production qui souligne à quel point nous attachons de l'importance au regard des autres sur soi. C'est cela qui est au centre de la pièce et qui la rend universelle et intemporelle. Ce décalage perpétuel entre l'être et le paraître, cet effet de miroir que nous recherchons tous plus ou moins consciemment dans l'oeil de l'autre.»

Et là-dessus, elle me regarde...

***

Huis clos

Texte de Jean-Paul Sartre mis en scène par Lorraine Pintal. Une production du TNM à l'affiche du 9 mars au 3 avril.a
2 commentaires
  • Marilia Dufourcq - Inscrite 12 mars 2010 19 h 53

    ça s'dit pas ...

    C'est pas très bien écrit, ça, cher Devoir : « On l'y a vue une seule fois, en fait, avant d'accepter la proposition de Lorraine Pintal — qui signe la mise en scène du spectacle — et de jouer ici la froide et cynique Inès dans Huis clos, qui prend l'affiche mardi au TNM. » C'est une anacoluthe. Qui a accepté la proposition ? Le Devoir, le spectateur, Pascale Bussière ? Ah là là... ;-)

  • Stephanie Perron Gauthier - Inscrite 17 mars 2010 23 h 13

    En effet, c'est difficile à lire !

    Je crois que la proposition vient du journaliste :)



    Stéphanie Perron Gauthier