Brassard, le kid maghané

André Brassard. On lance ce soir chez Libre Expression un livre qui retrace la carrière, la vie et les frasques de l’un des plus grands metteurs en scène jamais nés ici.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir André Brassard. On lance ce soir chez Libre Expression un livre qui retrace la carrière, la vie et les frasques de l’un des plus grands metteurs en scène jamais nés ici.

C'est une véritable tragédie. Depuis dix ans emprisonné dans son propre corps à la suite d'un accident vasculaire cérébral dévastateur, André Brassard, le André Brassard, n'est plus que la moitié de lui-même. Certains jours encore moins même, s'il faut l'en croire.

On lance ce soir chez Libre Expression un livre de Guillaume Corbeil intitulé tout simplement Brassard qui retrace la carrière, la vie et les frasques de l'un des plus grands metteurs en scène jamais nés ici. Rencontre émouvante, hier, dans un grand appartement ensoleillé de la rue Masson, avec le ti-cul Brassard qui n'a jamais voulu se cacher derrière l'homme de théâtre, et son jeune biographe.

Refaire l'itinéraire d'une vie

Mal enfoncé dans son fauteuil roulant mais trouvant quand même le moyen d'être lumineux par instants en lâchant des images foudroyantes, André explique d'abord qu'il voulait refaire l'itinéraire de sa vie... et tenter une dernière fois d'accéder enfin, au-delà de l'éphémère et ne serait-ce que légèrement, à l'éternité.

Contrairement au livre d'entretiens à bâtons rompus avec lui que publiait Wajdi Mouawad il y a quelques années — C'est moi le méchant, Leméac, 2004 —, Brassard souhaitait cette fois «recoller tous les morceaux» de sa vie dans un ouvrage plus grand public sortant du seul milieu théâtral.

C'est ce que réussit à faire le Brassard de Guillaume Corbeil, un jeune homme qui n'aura finalement connu que les oeuvres de fin de carrière du metteur en scène des Belles-soeurs et de toute une série de classiques qui auront façonné ici la vie du milieu théâtral tout entier.

Écrit au «je»

Tous ne seront pas d'accord avec son choix, mais Guillaume Corbeil a choisi d'écrire au «je» et de s'effacer, de se retirer plutôt devant le personnage Brassard. Lui qui a remplacé au pied levé Jean Fugère dans ce projet, comme la préface nous le raconte, a choisi d'explorer la voix de Brassard, un incorrigible verbomoteur. De l'écouter en se laissant envahir, quitte à démêler ensuite le casse-tête. Pour dépasser le simple premier niveau des informations et des dates. Pour essayer d'entendre derrière les mots souvent — puisque Brassard a toujours préféré se défiler plutôt que de parler de lui — la voix du créateur qui souffre de ne plus pouvoir créer.

Le procédé peut aussi engendrer chez le lecteur une impression de fouillis ou de fourre-tout... qui ressemble finalement assez à cette façon particulière qu'a le metteur en scène de sauter du coq à l'âne lorsque, rarement, il se confie. Tout au long de la lecture de ce livre de près de 300 pages, on aura l'impression d'entendre directement parler André Brassard; j'ai personnellement mis plus d'une bonne trentaine de pages à accepter d'être convié à un niveau de confidence aussi intime.

Faire des liens

Brassard raconte tout ici. Les fulgurances comme la déchéance. Les coups de génie et les bêtises. Le travail, sans arrêt, la vie tumultueuse toujours, excessive, d'un jeune prodige en pleine action avec les chutes et les rechutes à répétition dans l'enfer de la dope et du cul cheap. Il dira qu'il a fait ce livre par devoir plus que par plaisir et en acceptant de parler pendant plus d'un an et demi à une enregistreuse. «Depuis 10 ans j'oscille entre le pire et le moins pire. Pourtant, j'ai beaucoup reçu, j'ai été gâté même si ça ne paraît plus beaucoup aujourd'hui, dit-il le sourire en coin. Avant de partir, j'ai voulu laisser une sorte de testament...»

Guillaume Corbeil, lui, a tout au long eu l'impression d'écrire ce roman qu'il projetait de faire sur le bouillonnement des années 1970 et sur l'oralité québécoise... mais de le faire avec un personnage réel, plus vrai que nature, qui a joué un rôle primordial dans le développement du théâtre ici. C'est lui qui a vu le fil du mensonge nouer le destin de Brassard quand il était tout petit.

«C'est lui, reprend le metteur en scène, qui a fait le lien avec "l'enfant du péché" que j'étais et que l'on n'avait pas le droit d'aimer et tout le reste... Peu à peu je me suis laissé prendre à tout raconter, comme quelqu'un qui veut vraiment retracer sa propre histoire. Comme quand on lit la vie et l'oeuvre d'un auteur, tsé... Pour essayer de me comprendre un peu... Tous les spectacles que j'ai faits m'ont appris quelque chose et j'ai eu le goût de faire des liens entre tout ça, entre toutes ces mises en scène. Je me suis dit qu'il y a un coeur de vérité dans tout et que ça pouvait peut-être servir même si ça n'existe plus que dans le souvenir de quelques personnes...»

Avec du sable sur du sable

Parce que, bien sûr, un metteur en scène de théâtre construit avec du sable sur du sable pendant toute sa vie: il ne reste effectivement plus que des souvenirs des quelque 200 mises en scène qu'aura signées André Brassard. N'empêche que le néophyte pourra se faire une idée de ses principales théories sur la mise en scène puisque sa vie a toujours été directement liée à ses réalisations et aux contacts entretenus avec le milieu théâtral durant toutes les époques de sa vie. On l'entendra donc parler abondamment ici de ses fameux plateaux inclinés et de la vérité et de la musique qu'il faut toujours trouver dans un texte avant de prétendre pouvoir le monter.

À la fin du livre, on trouvera aussi une petite section documentaire avec photos et listes de tout ce qu'a pu faire Brassard de sa vie d'artiste, et c'est fort impressionnant. Tout est là: les mises en scène qu'il a signées avec les années, dessinant du même coup le paysage de plus en plus dense du répertoire d'ici; les films qu'il a tournés, ses rôles au théâtre, au cinéma et même à la télé. On lira aussi bien sûr des histoires de présence et d'amitié particulièrement touchantes, alors que ce ne fut certainement pas toujours facile de côtoyer André Brassard. Bref, tout l'homme est là, touchant surtout, parfois détestablement entêté, génial et souffrant tout à la fois. C'est bien lui, André Brassard.
4 commentaires
  • Line Gingras - Abonnée 3 mars 2010 00 h 44

    Maghané?

    Je ne comprends pas : d'où vient le « h » de « maghané »?

  • France Marcotte - Inscrite 3 mars 2010 17 h 55

    A été

    Un des plus grands metteurs en scène jamais nés ici. Prisonnier de son corps, ne peut plus créer. Donc l'homme dont parle le livre n'existe plus. Pourtant celui qu'il est devenu n'est pas mort. Pourquoi, malgré ses handicaps, cet homme qui trouve "le moyen d'être lumineux par instants en lâchant des images foudroyantes" ne pourrait-il pas encore créer dans le Québec moderne, même si c'est d'une autre façon?

  • Yohann Hetu - Inscrit 3 mars 2010 20 h 53

    En réponse à Line Gingras

    C'est un clin d'oeil à la pièce "Le Cid maghané" de Réjean Ducharme.

  • Line Gingras - Abonnée 3 mars 2010 21 h 14

    Le Cid maghané

    Merci pour la réponse!