Théâtre - Double bémol

John Cobb, Lise Castonguay et Nuria Garcia dans une scène de Lipsynch, de Robert Lepage.
Photo: Érick Labbé John Cobb, Lise Castonguay et Nuria Garcia dans une scène de Lipsynch, de Robert Lepage.

Quêtes d'identité ou d'origine, fragilité des relations de couple, grand besoin d'amour... Malgré son expertise en matière de codes scéniques (et celle des fabuleux concepteurs qui le suivent), Robert Lepage a toujours parlé le langage simple mais universel du coeur. De là son succès. Avec Lipsynch, il l'exprime à travers le thème de la voix humaine, qu'elle soit langue, parole, chant ou instrument.

Dans une scène au début, un neurologue (la voix de la science) interprète La Création d'Adam, la fresque peinte par Michel-Ange sur la voûte de la chapelle Sixtine. À ses yeux, la partie formée avec les anges et Dieu — qui ressemble à un cerveau — serait la démonstration que «le Créateur ultime, c'est le cerveau humain». Tout le reste n'est qu'invention!

C'est pour ces moments-là que j'aime Robert Lepage. Son art de divertir intelligemment, d'éveiller nos sens à travers des oeuvres «organiques», portées par une maestria technique à échelle humaine. Hélas, ces moments sont rares dans ce spectacle qui s'arrête à Montréal, après avoir tourné autour du globe.

À l'instar de plusieurs pièces de Lepage,

Lipsynch est le récit polyglotte de personnages de diverses nationalités, dont les destins croisés nous renvoient à une seule et même condition humaine. Ce spectacle-fleuve (neuf heures, entractes et pause repas compris) est divisé en neuf actes correspondant à un personnage différent. La figure pivot est un orphelin adopté par une chanteuse d'opéra allemande vivant à Londres (impressionnante Rebecca Blankenship). On voit littéralement son fils, Jeremy (Rick Miller, charismatique et doué), grandir sur scène. Une fois adulte, il s'exilera et deviendra réalisateur en Californie. Mais son désir de retracer le destin de sa mère biologique ne le quitte jamais.

Contrairement à La Trilogie des Dragons (autre pièce-fleuve de Lepage), la trame de Lipsynch est assez mince. Elle s'apparente au mélodrame avec ses histoires d'orphelin, d'inceste, de pédophilie, d'abandon. Dans des tableaux, les dialogues sont pauvres, voire banals. On devine par bouts le travail d'improvisation des acteurs en atelier, comme si le metteur en scène les avait laissés à eux-mêmes... Je pense au souper à Hollywood, avec Jeremy et les comédiens de son film en tournage, qui ressemble à un sketch de l'émission Dieu, Merci! Ou lorsque Sebastian, un sonorisateur espagnol, enterre son père aux îles Canaries: du grand burlesque digne de Gilles Latulippe, pets inclus!

Toutefois, il y a aussi des personnages touchants, plus forts dramatiquement. Comme Michelle (émouvante Lise Castonguay), une libraire schizophrène qui, après avoir été hospitalisée, reprend sa vie en mains. Michelle représente la voix sournoise de la folie, mais aussi celle de la poésie; deux voix parfois séparées par un fil... Elle l'évoque, d'ailleurs, en récitant un poème de Claude Gauvreau.

Si Lepage avait davantage emprunté la voie du sens, sa fresque visuelle et sonore aurait été une grande oeuvre. Hélas, ce Lipsynch a trop de bémols.

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Lipsynch
Mise en scène: Robert Lepage.
Au Théâtre Denise-Pelletier, jusqu'au 14 mars.

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Collaborateur du Devoir