Théâtre - Duel de mots

Entre Michel et Ti-Jean, la dynamique du duel imaginé par George Rideout se révèle d'abord assez classique: l'enthousiaste artiste en début de carrière qui espère une reconnaissance du maître, un créateur désabusé en fin de route. Sauf que cette rencontre imaginaire a quelque chose de très spécial: elle met en présence deux piliers littéraires de l'Amérique, Michel Tremblay et Jack Kerouac.

Connaissant visiblement bien son sujet, l'auteur a su trouver les points d'intersection entre ces deux figures a priori dissemblables. D'abord malaisé par le refus de l'abrasif Kerouac, leur dialogue — en anglais, traversé de plusieurs mots de français — les voit se rejoindre sur un vaste éventail de thèmes, dont la famille, l'influence parentale, leur amour sensuel des livres. Mais c'est surtout l'écriture qui est ici mise en valeur, à travers des observations perspicaces sur la création, sur la musicalité de leurs oeuvres respectives. Les meilleures scènes de ce texte, par ailleurs plutôt conventionnel, parfois un peu anecdotique, proviennent de ces incursions dans leurs univers littéraires. Il y a là, disons-le, de véritables moments de grâce, comme lorsque Kerouac compare les voix des différentes «belles-soeurs» à des instruments de musique.

La pièce illustre le pouvoir d'évocation des mots, de la narration, notamment grâce au don de conteur du père de la Beat Generation, qui allume l'imaginaire de son jeune collègue par sa capacité à faire naître scènes et images, dans des séances d'improvisation qui renvoient au jazz à la Charlie Parker. D'autant que le personnage est puissamment campé par Alain Goulem, qui donne une présence forte, une langue au rythme rapide, à ce Kerouac alcoolique et prématurément usé.

En jeune Michel Tremblay au fort accent francophone, excité et intimidé à la fois, Vincent Hoss-Desmarais offre une composition mimétique saisissante. Mais, peut-être parce qu'on connaît bien la personne incarnée, je n'ai pu me défendre d'une certaine impression de caricature. Il faut peut-être en accuser le personnage, assez léger. Disons qu'à 27 ans, il est d'une naïveté qui paraît un peu confondante...

Plantée dans l'antre floridien de Kerouac, une taverne en sous-sol dotée d'une table de billard, Michel & Ti-Jean est une production réaliste, simple, voire traditionnelle. Ce sont les mots qui ont ici la vedette. Et ils sont occasionnellement d'une brillance à la hauteur des deux géants évoqués. Ce n'est pas rien.

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Michel & Ti-Jean
Texte de George Rideout. Mise en scène de Sarah Garton Stanley. Au Centaur jusqu'au 13 mars.

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Collaboratrice du Devoir