S'élancer vers le ciel

Geoffrey Gaquère et Mathieu Gosselin
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Geoffrey Gaquère et Mathieu Gosselin

Affublé d'ailes artificielles faites de plumes et de cire, Icare s'élance à la suite de son père Dédale, tous deux désormais libérés du labyrinthe. Malgré les avertissements du paternel, le jeune homme, ivre de liberté, s'approche trop près du soleil; voilà la cire qui fond, et Icare est précipité dans la mer, où il se noie.

Qui sont les Icare de notre début de millénaire? «C'était notre thème de départ», commence Mathieu Gosselin, comédien et dramaturge, à propos de la nouvelle création du Théâtre de la Banquette Arrière, qu'animent depuis dix ans les finissants 2001 du Conservatoire d'art dramatique de Montréal. Notre rencontre a eu lieu il y a deux semaines, en un vendredi polaire du janvier québécois. Ironiquement, les personnages de Silence Radio sont pour leur part confrontés, comme le personnage mythologique, à un soleil de plomb.

S'impliquer à chaque étape

«Notre inspiration première fut le ciel, ce qu'on y cherche chaque fois qu'on lève les yeux», poursuit l'auteur de La Fête sauvage, créée par la même compagnie en 2006 et reprise l'an dernier à La Licorne. «Un réseau de pistes et d'images communes s'est alors tracé: les immeubles gigantesques, la conquête de l'espace, l'élévation, la musique sacrée, les ondes et signaux qui traversent l'air, qui nous traversent physiquement.» Pour la Banquette Arrière, les nouveaux Icare se cachent aussi bien sous le visage des rêveurs en perte de repères qui succombent à l'ésotérisme que sous celui des ambitieux pour qui «sky is the limit».

C'est ainsi que se croiseront sur la scène d'Espace libre une astronaute russe, un charlatan, une cantatrice qui voit des fantômes et un adepte des théories du complot, pour ne nommer que ceux-là. La Banquette Arrière, formée par Amélie Bonenfant, Sophie Cadieux, Rose-Maïté Erkoreka, Mathieu Gosselin, Anne-Marie Levasseur, Lise Martin, Éric Paulhus, Sébastien Dodge, Renaud Lacelle-Bourdon et Simon Rousseau — les trois derniers cédant leurs places à Patrick Hivon et Jean-Sébastien Lavoie dans Silence Radio —, a par le passé présenté des oeuvres de Goldoni, de Christopher Durang et de Neil LaBute. Pourquoi faire une création collective, en 2010?

«On souhaitait adopter une séquence de création non traditionnelle, où tous pourraient s'impliquer à chaque étape du processus, même ceux qui entretiennent moins de rapports avec l'écriture», explique celui qui collabore depuis des années avec le Théâtre de la Pire Espèce, compagnie de création qui poursuit plusieurs recherches en théâtre d'objets, en jeu clownesque et en marionnettes. «La création, ça prend du temps et des moyens, choses qu'on s'accorde et qu'on nous accorde peu dans le milieu», renchérit-il.

Geoffrey Gaquère, qui succède à Serge Denoncourt, Patrice Dubois, Claude Poissant et Martin Faucher à titre de metteur en scène invité de la Banquette, abonde en ce sens: «Je me sens souvent plus dans un état de production que de création lorsque je monte un spectacle. Cela dit, dans une aventure comme celle-ci, où, à la suite de nombreuses improvisations et discussions, on se retrouve avec un nombre infini de possibilités, à un moment il faut trancher et faire des choix», ce qu'il qualifie joliment «d'apprentissage de la liberté».

«Ce qui m'excite, poursuit Gaquère, c'est d'élaborer une théâtralité qui sera propre à l'objet, un souffle, une énergie. Avec une grande distribution et beaucoup de lieux et d'éléments à évoquer, mais relativement peu de moyens, je commence toujours par établir ce que j'appelle la grammaire d'un spectacle, une série de codes assez simples qui permet au spectateur d'embarquer.» Mathieu Gosselin décrit Geoffrey Gaquère comme un metteur en scène rassembleur, qui n'oublie jamais personne, toujours à l'écoute.

Les grands défis

Les grands défis liés à la création collective sont les mêmes que ceux auxquels font face les personnages de Silence Radio: comment arriver à communiquer réellement, à trouver un terrain d'entente fertile tout en respectant l'individualité et le parcours de chacun? «La Banquette, ça fait bientôt 15 ans qu'on se connaît, qu'on travaille ensemble, rappelle Gosselin. Sur ce projet, on a tous senti à un moment donné la nécessité de confier à quelqu'un, en l'occurrence moi, la responsabilité de charpenter davantage le texte, d'écrire les scènes, de choisir une option plutôt qu'une autre. J'ai quand même parfois dû négocier serré!»

Est-ce la noyade ou l'illumination qui guette Valentina, la jeune fille trouée, Joyce White et les autres personnages de Silence Radio? «Je crois que la fin, qui reste assez ouverte à l'interprétation, suggère qu'ils atteignent tous un même degré de conscience par rapport à eux-mêmes, suggère Gaquère. Une fois ce point atteint, il revient à chacun de décider ce qu'il fera de cet apprentissage...»

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Silence radio
Texte collectif mis en scène par Geoffrey Gaquère. Une production du Théâtre de la Banquette Arrière présentée à l'Espace libre du 18 février au 6 mars.

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Collaborateur du Devoir