Théâtre - La confrontation du jeu et de la réalité

Michel Nadeau n'en est pas à ses premières incursions dans l'inconscient, dans ces zones troubles où le ressenti et le vécu cohabitent. Insomnie, de Daniel Brooks, écrit en collaboration avec Guillermo L. Verdecchia, lui permet d'explorer la fragile frontière qui s'installe quand l'état de veille provoqué par le manque de sommeil force les fragments de réalité à affronter les angoisses existentielles.

L'insomnie dont il est question est celle de John aux prises avec l'arrivée du nouveau bébé, l'angoisse d'une écriture freinée, les chicanes de ménage, le sentiment d'échec et la visite attendue et redoutée de William, son frère, personnifiant la réussite professionnelle, et de sa femme Kate, qui, elle, est narcoleptique.

À l'instar du rêve, Insomnie n'a rien de linéaire. Les tableaux et les personnages apparaissent et disparaissent, traversent l'espace et l'occupent, les noirs se succèdent, fidèles à l'univers fiévreux qui est celui dans lequel John est plongé. Dans ce flou où les sons se trouvent amplifiés, seuls les éclairages constituent les balises les plus franches: jeux de lumière filtrée et croisée reproduisant la découpe des stores, couloirs au sol, chutes enveloppant les personnages dans des moments-clés.

Insomnie n'est pas le genre de pièce qui va doucement vous bercer de son histoire. Elle a à offrir la texture des songes, l'angoisse exacerbée, la drôlerie d'une répartie intelligente, le fantasme et le désir refoulés, la tortueuse spirale qui s'entortille autour du coeur, du corps, de la gorge et de l'esprit. Elle donne dans l'étrangeté — on songe ici à cette délicieuse présence d'une geisha qui vient déposer la douceur du parler japonais entre une envolée délirante et un effondrement du personnage. Elle marque une envolée délirante où le politique et le domestique sont au banc des accusés. Elle dit ce que nous taisons: la réalité peut assassiner et les mots «je t'aime» peuvent ressusciter.

Ce type de pièce exige des comédiens un délicat équilibre entre un jeu qui emprunte à la banalité des échanges quotidiens et celui exacerbé, ou symbolique, qui sévit dans les états cauchemardesques. En ce sens, l'interprétation de chacun ne trouve sa véritable cohérence et sa constance que dans un ensemble où l'atmosphère prime sur la performance individuelle.

Insomnie propose un état de veille assuré. On se prend à rêver qu'elle soit présentée de nuit à un public d'insomniaques, histoire de confronter le jeu à la réalité.

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Collaboratrice du Devoir