Trente ans d'imaginaires

Sextett permet à Ginette Noiseux de remplir encore une fois son mandat de révélatrice des écritures francophones singulières.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Sextett permet à Ginette Noiseux de remplir encore une fois son mandat de révélatrice des écritures francophones singulières.

Créé en 1978 afin de donner une voix aux femmes, Espace Go, né Théâtre expérimental des femmes, célèbre ses 30 ans... avec une pièce d'homme. Mettant en scène le questionnement existentiel d'un jeune trentenaire entouré de personnages de femmes fortes et fantasmatiques, Sextett est une comédie érotique déjantée qui fait réfléchir sur les nouvelles représentations des deux sexes. Et l'occasion rêvée d'en faire le bilan.

«Je n'aime pas trop regarder le passé, avoue Ginette Noiseux dès le début de notre entretien. Je l'ai beaucoup fait à l'occasion de nos 25 ans, alors que nous présentions un spectacle expérimental inspiré des méthodes de création de nos débuts, mais j'ai aujourd'hui d'autres préoccupations, des sujets de réflexion bien actuels.» Qu'à cela ne tienne, la directrice artistique d'Espace Go, qui rejoignait le Théâtre expérimental des femmes en 1981 et qui préside toujours aujourd'hui à la destinée de sa seconde incarnation, a accepté de revenir avec nous dans le temps, ne serait-ce que pour mieux éclairer le présent.

Une dispute

La jeune scénographe qui sortait de l'École nationale de théâtre en 1978 se sentait d'abord peu d'inclination pour le militantisme féministe. C'est une dispute avec son mentor, le costumier François Barbeau, qui l'a poussée vers Pol Pelletier et son groupe. «Comme j'en avais assez d'avoir à travailler plus fort que tout le monde pour me démarquer dans les ateliers simplement parce que j'étais une femme, François m'a lancé en boutade: "Va donc rejoindre les filles du Théâtre expérimental dans le Vieux-Montréal!"» Ce saut du théâtre institutionnel qui l'employait régulièrement vers une troupe marginale la terrifie d'abord, mais elle considère aujourd'hui cette expérience comme la meilleure des écoles.

Selon Noiseux, le théâtre féministe faisait alors face à deux défis de taille. «Le répertoire contenait si peu de personnages féminins intéressants, commence-t-elle. Même dans les premières créations collectives de troupes progressistes, comme le Grand Cirque ordinaire, les filles jouaient toujours la mère de, la blonde de, la fille de.» Au TEF, les fondatrices Pol Pelletier, Louise Laprade et Nicole Lecavalier tentaient de créer des archétypes forts, des guerrières, des amazones. Les oeuvres de la dramaturge Jovette Marchessault, peuplées de créatures mythiques et de grandes figures d'écrivaines et d'artistes, viendront également élargir cette galerie.

Les femmes devaient également apprendre à ne travailler qu'entre elles. «Nous avions la réputation de n'être que des chicaneuses, incapables de nous entendre et d'être solidaires», un préjugé envers les femmes encore tenace, selon Noiseux. Il est vrai que les tensions au sein du TEF, qui fonctionnait selon un principe de démocratie absolue, étaient nombreuses, ce qui allait mener assez tôt à l'éclatement du noyau fondateur. «À l'époque, le discours s'articulait beaucoup autour de la mère qu'on accusait de s'être tue et d'avoir transmis aux filles des complexes d'infériorité et des images de la bonne épouse dévouée. Ayant perdu ma mère très jeune, j'arrivais mal à m'identifier à ce propos, ce qui me permettait d'observer le travail du groupe avec un certain recul», se souvient-elle.

Au tournant des années 80, le nom de «Théâtre expérimental des femmes», lourdement connoté, est devenu un habit impossible à porter. En 1985, lorsque la compagnie s'installe dans une ancienne manufacture de la rue Clark, certaines artistes invitées, comme Marie Chouinard et Suzanne Jacob, refusent de se produire sous ce vocable, de peur d'être associées à un mouvement jugé trop extrémiste. «Nous cherchions pour notre lieu un nom rassembleur, qui invite à l'action. J'adore le jeu de go, où la stratégie consiste à forcer l'adversaire à nous céder du territoire. De plus, on entend constamment ce mot dans un théâtre, il apparaît partout sur les consoles de son et d'éclairage.»

Le contrecoup d'une décennie de féminisme

En 1987, la disparition du mensuel féministe La Vie en rose annonce en quelque sorte la fin d'une époque et le début d'une période plus sombre. «Nous avons alors subi le contrecoup d'une décennie de féminisme, analyse Noiseux. Soudain, on se fait dire que tout est réglé, on cite l'ascension de Margaret Thatcher au pouvoir et la décriminalisation de l'avortement comme des preuves qu'hommes et femmes sont désormais égaux, qu'il n'y a plus de luttes à mener.» La spécialiste du costume trouve jusque dans les revues de mode les traces de cette nouvelle ère d'apparente équité: les femmes portent désormais des épaulettes à leurs vestes, les voilà hautement gradées.

Quelle place accorde-t-on aujourd'hui aux femmes sur la scène et dans les groupes de production? La question de l'embauche des femmes préoccupe beaucoup Ginette Noiseux, qui soutient que, même si l'un des mandats prioritaires d'Espace Go reste la valorisation du savoir-faire artistique des femmes comme actrices, auteures, metteures en scène et conceptrices, elle dirige tout de même un théâtre mixte. «J'en discute beaucoup avec les filles de ma génération, qui font de la mise en scène et qui engagent surtout des gars comme concepteurs. C'est une question qui me rend mal à l'aise et à laquelle je ne peux répondre seule. On ne veut pas imposer de quotas, mais nous sommes financés par des deniers publics; comme organismes culturels, nous sommes des courroies qui acheminent l'argent des contribuables vers les artistes, et les femmes devraient pouvoir gagner leur vie autant que les hommes.»

En ce qui concerne la dramaturgie actuelle, Ginette Noiseux cite l'exemple d'auteures comme la Française Pauline Sales et l'Autrichienne Elfriede Jelinek, qui réussissent à s'inscrire dans le monde; voilà des voix que la directrice artistique aimerait bien faire retentir sur la scène de son théâtre avant longtemps. Plus près de nous, elle ne cache pas son admiration pour Evelyne de la Chenelière, dont la dernière pièce, L'Imposture, était créée au Théâtre du Nouveau Monde en novembre dernier. «Elle a réussi à composer un personnage de femme complexe, de son temps, à la fois monstrueuse et attachante.»

Sextett, coproduction franco-québécoise à l'affiche d'Espace Go depuis mardi dernier, permet à Ginette Noiseux de renouer avec un grand ami, le metteur en scène Éric Vigner, mais aussi de remplir encore une fois son mandat de révélatrice des écritures francophones singulières de notre époque. «En Rémi de Vos, je trouve une parole masculine que je traque, mais que je trouve rarement. Il a un rapport très intuitif à la sexualité, il invente des personnages de femmes épouvantables, de vraies mantes religieuses.» Elle considère qu'au Québec, on semble avoir bâillonné les hommes depuis quelques décennies, même si certains jeunes auteurs comme Étienne Lepage (Rouge Gueule) lui donnent des raisons d'espérer. Serait-ce le tour des hommes d'avoir besoin de leur propre théâtre expérimental?

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Collaborateur du Devoir