Les fées ont encore soif

Des Fées ont soif jusqu'à Couche avec moi. De l'expression «sainte trinité» (vierge, mère, prostituée) rebelle au portrait flambant de crudité de jeunes trentenaires tourmentées. Entre la pièce de théâtre de Denise Boucher, qui avait suscité un tollé en 1978, et celle écrite en 2006 par Fanny Britt, jeune auteure coup-de-poing de 32 ans, il y a 30 ans... et un monde.

Aujourd'hui, le féminisme a certes toujours sa place dans le propos des jeunes artistes, auteures, créatrices, mais il n'est plus abordé de front comme ce fut le cas jadis. «Les identités sont beaucoup plus plurielles qu'autrefois», soutient Ève Lamoureux, post-doctorante montréalaise à l'Université libre de Bruxelles, qui s'est intéressée au rapport entre les femmes, l'art et la politique. Ainsi, la femme n'est plus seulement une femme, affirme-t-elle en substance. Elle est aussi noire, rousse, lesbienne, handicapée ou mère. Ou tout ça à la fois. «Le "nous" des femmes servait à créer une cohésion entre les femmes. À l'intérieur même de ce mouvement qui a évolué, toutes les femmes ne se reconnaissent plus dans un seul portrait du "nous"», croit-elle.

«Je ne sais pas où la parole féministe doit se placer, mais elle n'est pas morte, ni au théâtre ni dans les autres formes d'écriture. Il y aura toujours un combat pour l'être humain, et le féminisme fait partie de ce combat», a souligné pour sa part Fanny Britt, jeune dramaturge.

Surfant sur les acquis de nos mères et grands-mères, serait-on passé d'art féministe, plus engagé et militant, à un art plus féminin? Choisir l'un ou l'autre de ces concepts serait réducteur, croit Évelyne de la Chenelière, comédienne et figure de proue des jeunes dramaturges trentenaires. «Être femme et écrire est un acte féministe; même si ce n'est pas le moteur des thèmes dans notre fiction, ce simple geste porte le droit de la femme à prendre cet espace-là, a-t-elle expliqué. Notre rôle d'artiste, de femme de création, c'est de ne pas nous laisser intimider pas une perception et d'aller au bout de notre parole individuelle. La création est un acte individuel.»


Sexe, violence... et crudité

De la sexualité la plus dépravée à la violence la plus sanguinaire, il n'est pas de sujet qui ne soit aujourd'hui abordé par des femmes sur les planches ou sous les feux des projecteurs. Anne Émond, jeune cinéaste de courts métrages (Qualité de l'air, Naissances, L'Ordre des choses), savoure pleinement cette liberté. «Je ne peux pas parler pour les autres, mais mes thèmes à moi sont la vie, la mort, l'amour... Je ne parle que de ça, les relations homme-femme, mais qu'on soit l'un ou l'autre, ce sont les mêmes thèmes, c'est mon regard comme jeune cinéaste de 27 ans qui change. J'ai des personnages de femmes fortes et d'hommes faibles et vice-versa. C'est à l'image des rapports que j'ai avec les hommes», soutient la jeune diplômée de l'Université du Québec à Montréal, qui vient d'obtenir un financement de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) pour son premier long métrage.

N'empêche, il est des thèmes et des manières de dire qui, venant des femmes, continuent de créer un malaise, demeurent moins acceptables dans l'imaginaire collectif. «Mon film n'est pas encore fait et je crains ce moment où je vais le présenter, une peur que je n'aurais peut-être pas si j'étais un homme. J'ai peur d'être étiquetée cochonne ou vulgaire. Il faut que ce que je fais serve mon propos, peu importe qui ça va exciter. Mais comme je suis une femme, on dirait qu'il y a un stress que je n'aurais pas si j'étais un homme», a reconnu Anne Émond.

«C'est historique et ancestral: on est moins à l'aise avec une parole violente ou grossière, même intellectuelle, venant d'une femme. On est même mal à l'aise avec une femme qui serait dans le domaine de la philosophie, qui serait exigeante intellectuellement. Comme si on attendait autre chose d'une femme», constate pour sa part Evelyne de la Chenelière, auteure de L'Imposture, une pièce conjuguant l'amour, l'amitié et la relation filiale. «Je ne suis pas sûre que, même si l'homosexualité est très célébrée dans l'histoire du théâtre, on serait à l'aise avec une femme lesbienne.»

Fanny Britt revendique le droit à la «crudité», à donner des douches froides, comme elle l'entend. «Je sens encore beaucoup de barrières. La violence dans la fiction, c'est un terrain très occupé par les gars dans l'écriture théâtrale au Québec. J'ai l'impression qu'on attend des filles que ce soit plus sentimental», note celle qui écrit également pour des émissions jeunesse. «Couche avec moi, c'est une pièce qui aborde les questions de la sexualité et des inhibitions. C'était présenté comme une pièce qui utilise un langage cru, mais je ne suis pas certaine qu'elle aurait été perçue comme une oeuvre crue si elle avait été écrite par un gars», note-t-elle.


Inégalités

Selon une étude réalisée par l'Association québécoise des auteurs dramatiques (AQAD), le public au théâtre est majoritairement féminin et les directrices artistiques sont de plus en plus nombreuses. Cela n'a pourtant aucune incidence sur le nombre de textes de femmes montés dans les théâtres (29 % des oeuvres originales, des traductions et des adaptations québécoises jouées sont des textes de femmes.) Même dans le secteur traditionnellement associé aux femmes, le théâtre pour l'enfance et la jeunesse, spécialité des compagnies que regroupe Théâtres unis Enfance jeunesse, les textes de femmes ne comptent que pour à peine 30 % des textes montés.

«La différence est toujours là; on n'a pas fini d'être là-dedans. Mais aujourd'hui, le carré de sable est plus grand. [...] C'est exaltant, mais il y a quelque chose de figeant là-dedans, car j'ai l'impression d'être à la hauteur des jouets qu'on nous donne. Il ne s'agit pas de montrer [aux hommes] qu'on est capables. Mais à notre époque, comme artistes, on a tout entre les mains pour faire ce qu'on veut. Il nous faut être à la hauteur des autres femmes», souligne Fanny Britt.

La jeune cinéaste Anne Émond avoue ne pas toujours se retrouver dans les revendications féministes et se voit mal en porter le drapeau à bout de bras. «Je suis vraiment reconnaissante de tout ce qui a été fait et je ne suis pas amnésique d'un passé, au contraire. Mais je n'ai pas envie de revendiquer tout le temps. J'ai envie de créer des personnages femmes faibles et des hommes forts si j'en ai envie. Je revendique plutôt une liberté artistique qu'une appartenance à un sexe», clame-t-elle. Trente ans plus tard, les fées ont toujours soif. Soif de liberté.