Théâtre - Les angoisses de Hedda Gabler sur fond de modernisme allemand

Un extrait de la production de la Schaubühne de Berlin
Photo: Arno Declair Un extrait de la production de la Schaubühne de Berlin

Ottawa reçoit la visite la semaine prochaine de l'une des étoiles de la scène allemande, Thomas Ostermeier. Le Centre national des arts accueille en effet sa production célébrée de Hedda Gabler, créée en 2005 et présentée depuis en tournée internationale. Jeune quadragénaire, le metteur en scène codirige depuis 1999 la compagnie Schaubühne de Berlin — anciennement menée par le fameux Peter Stein — où il a déjà monté 25 spectacles.

Des extraits vidéo de ses oeuvres montrent un créateur qui n'a pas peur de bousculer les traditions. Son travail — dont les spectateurs du Carrefour international de théâtre de Québec ont déjà pu avoir un aperçu en 2002, avec Mann ist mann — se partage pour moitié entre les textes contemporains et les «réinterprétations» de classiques.


Très froids, très seuls

Rien d'étonnant à ce qu'il ait modernisé la pièce écrite en 1890, campant les jeunes bourgeois de Hedda Gabler dans un décor design bien d'aujourd'hui. Pratique qui, il faut le dire, n'a rien d'exceptionnel dans le théâtre germanique. Thomas Ostermeier note en riant que c'est le fait de monter un classique dans un décor et les costumes d'époque qui paraîtrait extraordinaire en Allemagne! Le théâtre est toujours un art politique, au sens large, au pays de Brecht. Et il bénéficie d'un soutien qui ferait l'envie de bien des créateurs d'ici.

«Le théâtre est encore une forme d'art très importante en Allemagne, remarque le metteur en scène dans un bon français. On possède plusieurs compagnies bien subventionnées. Ça veut dire qu'on a du temps et des moyens pour développer des idées, développer de nouvelles formes, expérimenter à partir des pièces classiques.»

Thomas Ostermeier voit de toute façon une actualité certaine chez Henrik Ibsen: en comptant Hedda Gabler, il a monté pas moins de quatre oeuvres signées par le grand auteur norvégien du XIXe siècle. «Le cliché sur Ibsen en Allemagne, c'est que c'est un auteur psychologique, très sentimental, qui traite des relations hommes-femmes. Je le vois tout à fait différemment. Quand on lit Maison de poupée, par exemple, ça parle d'argent dès la première page. Alors, en travaillant sur Ibsen, j'ai découvert que c'est un auteur qui parle d'une classe bourgeoise qui a peur de perdre son statut social. Et de comment cette crainte influence le comportement des gens, de tout ce que ça crée dans les relations personnelles, les relations de couples. De comment cette angoisse rend les gens à la fois très froids, très individualistes et très seuls. Dans une situation pareille, on risque de perdre nos émotions, l'empathie, tout ce qui fait de nous un être humain.» D'où l'espèce de vide intérieur des personnages de Hedda Gabler.

Le regard que porte Ibsen sur la société bourgeoise capitaliste rejoint donc nos angoisses actuelles, à l'heure où la classe moyenne est en danger et où l'on patauge dans une crise financière mondiale. (Tous les spectacles d'Ostermeier ont toutefois été créés avant la débâcle économique.)

«Pour moi, le scandale chez Ibsen, c'est qu'on soit si proche, avec nos conceptions d'une vie heureuse, des idées de la bourgeoisie du XIXe siècle. Je crois qu'on a fait beaucoup d'efforts pour changer cette situation dans les années 60, 70, et même 80. Mais on est revenus aux idées d'avant, et on a réinstallé une société très proche de l'ancienne.» Avec des valeurs matérialistes. Le créateur note aussi en Allemagne un retour à un certain conservatisme, à l'idée que «les femmes restent à la maison pour s'occuper des enfants, que les hommes doivent être forts et avoir beaucoup de succès dans leur profession... Moi-même, je connais pas mal de femmes qui préfèrent rester à la maison, qui préfèrent ne pas avoir de carrière professionnelle parce qu'il y a beaucoup trop de pression. Et au bout d'un moment, bien évidemment, elles se retrouvent dans une situation qui les rend malheureuses».


Femme d'exception

Complexe et ambiguë, Hedda Gabler s'impose comme l'un des grands personnages féminins du répertoire. Enfermée dans un mariage médiocre, cette fille de général joue du pistolet pour tromper son ennui et manigance pour causer la perte d'une ancienne flamme qui a réapparu dans sa vie, auréolée du succès qui échappe à son propre époux. Et parce que Hedda n'a pas eu le courage de marier «l'artiste, l'anarchiste» Lovborg quand elle en avait l'occasion, elle se déteste elle-même et s'abîme dans une manipulation destructrice. «C'est un mélange entre la haine de soi, détester la situation dans laquelle elle se trouve et détester la médiocrité des gens autour d'elle. Il y a un grand conflit entre sa lucidité et ce qu'elle vit. Et ça rend sa vie insupportable.»

Pour Ostermeier, toutes ces contradictions rendent le personnage intéressant. «Ce jeu entre ennui et violence, c'est très attrayant pour des actrices. Et c'est l'un des rares rôles féminins méchants. La plupart des grands rôles classiques féminins sont des personnages plutôt sympas [rires]. Ou des victimes. Hedda Gabler est la protagoniste de sa propre vie — et de la pièce. Il n'y a pas beaucoup de tels rôles pour les comédiennes. Même lady Macbeth est derrière son mari!»

En adaptant la pièce, le metteur en scène a d'ailleurs élagué et remanié le troisième acte afin de mettre davantage en relief le côté manipulateur de Hedda Gabler, de la rendre plus active dans sa vengeance contre Lovborg: «Le destin ou la chance jouait un rôle trop grand dans la pièce. On a beaucoup retravaillé la scène où Hedda reçoit le manuscrit qu'elle détruit.»

Thomas Ostermeier qualifie son spectacle de «théâtre sociologique». «Ce qui m'intéresse surtout, c'est d'essayer d'éviter les clichés sur scène. Le cinéma et le théâtre sont si pleins de clichés. Alors, avec les acteurs, on essaie d'être sincères face à nos propres expériences, nos propres vies. D'observer le comportement social des êtres humains. C'était vraiment une recherche sur la classe de la jeune bourgeoisie.»

Un théâtre qui se veut connecté sur la société en déroute dans laquelle on vit, à Ottawa comme à Berlin.


Collaboratrice du Devoir

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