Théâtre - Ménage à trois

Mal de vivre, noirceur: «Chroniques» présente un univers que l'on pourrait qualifier d'adolescent.
Photo: Yulphoto.ca Mal de vivre, noirceur: «Chroniques» présente un univers que l'on pourrait qualifier d'adolescent.

Pour une entrée en matière dans l'univers d'Emmanuel Schwartz, c'en est vraiment une. Comme plusieurs jeunes auteurs, le comédien s'étend un peu complaisamment dans cette première création, qui propose trois pièces en près de quatre heures, deux entractes compris.

Un triplé théâtral diversifié, excessif, imparfait, mais traversé d'éclats de poésie. Mal de vivre, noirceur, quête identitaire, révolte contre les parents: Chroniques présente un univers que l'on pourrait qualifier d'adolescent (la relation à la mère y est notamment importante). C'est particulièrement criant dans la première pièce, très touffue, incursion dans le monde d'un ado de Baie-Comeau, oscillant entre une réalité étouffante et un imaginaire habité de créatures de légende. Sur une scène encombrée, à grand renfort de matériaux (bandes de papier, plastique), soutenue par une musique insistante qui empiète parfois sur les dialogues, la mise en scène de Schwartz paraît parfois chaotique, un peu brouillonne. Elle crée toutefois certaines images frappantes.

Changement complet d'atmosphère pour le second opus, solo dirigé avec sobriété par Alice Ronfard. Pour utiliser une métaphore musicale, si Maxquialesyeuxsortisducoeur adopte un peu le ton du rock, Béréniceadeuxsoeursquines'aimentpas emprunte plutôt au blues. L'apport de la vidéo et d'un guitariste suffit pour tracer ce portrait éclaté d'une jeune femme blessée, construit un peu à la façon d'un suspense, d'un jeu de pistes existentiel. Ce dépouillement scénique met en valeur la justesse et la polyvalence du jeu d'Ève Pressault, qui incarne plusieurs voix.

Le troisième volet met en alternance, d'une part, un affrontement entre un jeune Beur (excellent Mani Soleymanlou) et le policier (Pascal Contamine) qu'il a kidnappé; et de l'autre, le monologue — au premier abord comique — d'un Québécois bavard (savoureux Marc Beaupré) qui trouve un fantomatique personnage (Francis La Haye) sur la tombe de son idole, Bernard-Marie Koltès... Exploration du langage d'un côté, d'une violence urbaine connue de l'autre. Le rapprochement ultime entre les deux histoires paraît gros. Mais la pièce bénéficie d'une mise en scène soignée de Jérémie Niel, qui se révèle un bon directeur d'acteurs. Marqué par un travail sonore élaboré, le spectacle donne un réalisme troublant aux scènes de torture, que l'on devine davantage qu'on ne les voit, résultat d'un éclairage parcimonieux.

Une maîtrise qui manque encore, en général, à l'écriture d'Emmanuel Schwartz, pourtant prometteuse. En attendant la suite.

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Chroniques

Textes d'Emmanuel Schwartz. Mise en scène d'Emmanuel Schwartz, Alice Ronfard et Jérémie Niel. Au théâtre La Chapelle, jusqu'au 10 octobre.