Théâtre - Les Néos, au Fringe... avec de la moutarde!

Les Néos de Dans le salon avec la clef anglaise.
Photo: Les Néos de Dans le salon avec la clef anglaise.

Ils portent officiellement le nom de «néo-futuristes», mais tout le monde les appelle «les Néos». Depuis l'automne 2007, ils font la tournée des bars et des cafés du centre-ville en proposant une forme théâtrale aussi hybride qu'étrange: ils installent sur scène une ardoise affichant un menu de 35 pièces, chacune d'une durée de 30 secondes à trois minutes, et ils en jouent le plus possible en une heure, selon les demandes de la salle. Plus bizarre encore, chacun de ces textes s'inspire de la vie de son auteur...

Du vécu «shooté» à la mitraillette

L'an dernier, au Fringe 2008, les Néos ont connu un succès fou avec leur Spectacles pour emporter qu'ils ont joué ensuite au moins une bonne demi-douzaine de fois, en changeant chaque fois leur répertoire de base presque au complet et en lui donnant le nouveau titre de Pièces pour emporter qu'on a pu voir à Nuit blanche, l'hiver dernier. Ils ont aussi fait le Festival de théâtre de rue de Lachine, où ils abordaient cette fois le thème du passage de l'enfance à l'âge adulte, et trouvé le temps de fonder officiellement leur compagnie avant de casser la baraque à plusieurs reprises au MainLine, boulevard Saint-Laurent. Les revoici au Fringe pour quelques jours avec un tout nouveau spectacle, Dans le salon avec la clef anglaise, une sorte de version théâtralisée de Meurtre et Mystère s'inspirant à la fois de leur «credo artistique» et du jeu Clue...

Sylvestre Caron, Gabrielle Néron et Catherine Lavoie font partie depuis les débuts de ces oiseaux rares que sont les Néos. Comme leurs huit autres collègues qui forment désormais l'équipe, ils carburent à cette excitation qui vient quand on touche à l'universel à partir de sa propre expérience. «Chaque réplique vient du vécu du comédien, dit l'un d'eux, et chacun assume complètement ce qu'il joue, même s'il joue dans la pièce écrite par un autre. Ce que le spectateur voit est toujours vrai.» Tout est écrit, toujours, chez les Néos. Pas d'impro, jamais. On parle plus volontiers de «création collective» et même «de choix collectifs et démocratiques». Les chemins de la vérité théâtrale sont impénétrables, comme dirait Jean Perron...

En fait, ils écrivent chacun leurs textes, parfois à partir d'un même thème et toujours à partir d'eux, de leur expérience personnelle plutôt, en «théâtralisant le vécu». Ce vécu de chacun devient vite d'ailleurs du vécu «shooté» à la mitraillette, plus de 25 fois en une heure, le tout chronométré à la cocotte-minute: l'intensité, le tir à répétition sur la vraie vie, ses pompes et ses oeuvres.

Dans ce Dans le salon avec la clef anglaise, ils ont voulu travailler sur la culpabilité et la justice en se donnant pour la première fois le cadre d'une même histoire tricotée à huit mains et jouée par huit personnages archétypaux: chaque soir, le public décidera qui est le meurtrier potentiel le plus plausible. Audacieux, il faut le reconnaître...

Les trois complices étaient des 20 personnes inscrites à un stage donné ici, à Montréal en septembre 2007, par le créateur même de cette approche théâtrale éclectique, Greg Allen. Bien établie à Chicago depuis la fin des années 80, l'approche favorisée par Allen a ensuite essaimé un peu partout dans les grandes villes américaines, de New York à San Francisco. La moitié des stagiaires montréalais sont retournés travailler avec Greg Allen, au Neo-futurarium sur les rives du lac Michigan, avant de revenir fonder officiellement ici, à 11 maintenant, la branche montréalaise du mouvement.

Des trucs intrigants

Malgré son nom, le Néo-futurisme n'est pas une idée ou une tendance tout à fait neuve — nos trois Néos à nous sont loin de le nier! —, on s'en aperçoit rapidement en fouillant un peu La chose s'abreuve en fait à plusieurs sources et s'inspire même de divers courants artistiques.

De Dada et du surréalisme, les Néos ont gardé la fascination pour le hasard et l'inconscient, et de Daniel Schinasi et des néo-futuristes italiens du milieu du XXe siècle, le dynamisme et l'exaltation de la vitesse et des formes brèves. Mais c'est au théâtre radical des années 60 — pensons aux grandes années du Living ou du Bread and Puppet — qu'ils ont emprunté l'interaction avec le public et la disparition de toute notion de personnage, d'illusion et de production théâtrale comme telle, sans compter cette exigence du «théâtre pauvre» découlant de leurs préoccupations sociales. Rien de moins. Et tout cela au Fringe pour une fois!

Il fait bon sentir ce vent d'audace du côté du mal-aimé festival «bilinguo-canadian» qui se contente habituellement, d'année en année, de prendre des allures de party permanent. En feuilletant l'abondante programmation de l'événement, qui étend maintenant ses tentacules dans une dizaine de salles du centre-ville — dont Tangente et La Chapelle, depuis que le Théâtre d'Aujourd'hui fait toute la place au OFF.T.A. —, on trouvera là quelques démarches presque aussi intrigantes que celles des Néos. Une compagnie new-yorkaise par-ci (DC 3 qui joue Fidel de Davis Kovacs dans la mise en scène de Cata Ratiu ou le collectif WTE Theatre qui propose Sportsexdeathporn), une comédie australienne (The Accident de Jonno Katz) ou une conteuse française par là (Marie-Céline Lachaud avec Un jour j'irai à Compostelle). Avec beaucoup de danse d'un peu partout et d'ici, surtout, puisque la relève en danse trouve de la place pour s'exprimer au Fringe, bravo!

C'est moins vrai pour ce qui est de l'offre théâtrale depuis la naissance du off du F.T.A. qui laisse peu de morceaux de choix au Fringe, mais on trouvera aussi des compagnies et de nouveaux regroupements qui proposent des spectacles tout neufs en prenant le Fringe comme tremplin. Laissez-vous guider par les titres des spectacles ou des compagnies (Le Désir attrapé par la queue, de Picasso, Jaune du Théâtre AcharnéE ou Louis, 25 ans, captive troyenne, du Théâtre Point d'Orgue), en évitant les mauvaises surprises.

C'est ainsi qu'on arrivera peut-être un jour à faire oublier cette lourdeur aux relents de bière et de pipi-caca engendrée par la multitude de comédies de collège qui occupent au moins la moitié de la programmation du festival...

***

Dans le salon avec la clef anglaise

Une production des Néos présentée au MainLine Theatre dans le cadre du festival Fringe jusqu'au 21 juin. Information et billetterie: www.montrealfringe.ca

À voir en vidéo