Entretien avec Jean-François Caron - Le passage obligé de la trahison

Depuis sa sortie de l'École nationale de théâtre en 1985, Jean-François Caron a écrit une douzaine de pièces. Plusieurs ont été créées au Québec, certaines l'ont également été en France. Parmi celles-ci, il y a eu Donut (1986), J'écrirai bientôt une pièce sur les nègres (1989), Le Scalpel du diable (1991), Aux hommes de bonne volonté (1993) et Saganash (1995). Avec La Nature même du continent, Jean-François Caron revient à un argument qui l'a toujours inspiré: la désintoxication des esprits par le retour aux forces de l'adolescence.

Jean-François Caron considère La Nature même du continent comme un passage obligé de l'individu par la trahison. «L'individu trahira obligatoirement, lui-même ou les siens, constate-t-il. C'est l'histoire d'un garçon qui, pour la première fois de sa vie, franchit le passage obligé de la trahison pour avancer. C'est aussi l'histoire de la recherche d'autre chose que ce qui s'offre à nous au premier abord.» Ceux qui assisteront à la création de cette nouvelle oeuvre de Jean-François Caron ne pourront pas ne pas remarquer de drôles de coïncidences avec les événements qui bouleversent la scène internationale. En réalité, l'écriture de la pièce remonte à cinq ans. «Je suis très content qu'elle soit une véritable fiction et qu'elle n'ait pas été écrite à partir de l'actualité; ainsi, les gens en feront une lecture libre», explique-t-il.

Dans cette oeuvre, il est question de jeunes adolescents qui jouent à la guerre. Le dramaturge y voit la mise en action de deux forces qui s'opposent: «D'un côté, la fermeture d'esprit, la roue qui tourne à vide; de l'autre, une énergie folle déployée pour s'en sortir. D'un côté, la vie bloquée, l'adulte, représenté par le père d'un garçon de douze ans qui s'appelle Boyle; de l'autre: la guerre, un jeu qui vient de commencer à tourner au sérieux au lever du rideau. C'est le modèle vain de la société, de l'être humain qui s'encrasse.» D'accord avec une conception rousseauiste du développement de l'être humain, Jean-François Caron croit que celui-ci est pur et vrai quand il est jeune, mais qu'il «s'encrasse» très tôt, à mesure que la vie passe et que la maturité s'installe. «Ma pièce parle de désintoxication. J'ai besoin de cet espoir. Au fond, je suis un peu pris entre l'idéalisme, le romantisme et le cynisme, je n'arrive pas à trouver d'autres issues que ce mélange. Mon seul espoir réside dans le fait d'écrire pour le théâtre.» Jean-François Caron est convaincu que le spectateur peut être mis en état de réflexion véritable au théâtre. «Le théâtre nous fait rentrer en nous; c'est une forme d'art qui peut nous changer à condition qu'on arrive à l'installer dans la tête du spectateur. Je m'adresse au spectateur comme je m'adresserais à quelqu'un assis en face de moi.»

Boyle, Farley et les autres

À la découverte de la «nature du continent», il y a Boyle, «un petit premier de classe» aux prises avec les ratés et les dysfonctions du système et respecté par ses pairs. Et puis il y a Farley, qui représente une troisième voie possible, loin d'être assurée, «une sorte de louvoiement», explique l'auteur. «On pressent qu'il connaît la vie à la dure; il fonctionne en mode-survie. Il est d'une intelligence remarquable et tous ont peur de lui et s'attendent au pire, mais il ne fait de mal à personne. Boyle n'arrête pas de s'étonner que ce gars qui lui fait peur ne lui fait pas de mal, contrairement aux autres qui ne lui font pas peur mais lui font du mal.» Jean-François Caron puise en lui-même pour créer ses personnages. «Le malaise éprouvé par l'homme intelligent n'est ni bien vu ni bien accueilli par la société. Au Québec, on souffre beaucoup de manques, de carences culturelles. On a vraiment un problème quant aux intellectuels.» Selon lui, ce problème aurait un rapport avec un vieux complexe d'infériorité culturelle face à la France. «Il y a quelque chose dans le système social qui s'oppose à la performance intellectuelle de l'individu. C'est inscrit dans l'ADN. On va admettre qu'un acteur populaire s'exprime en public, à la limite, on le considère comme un intellectuel, explique-t-il; mais il y en a des dizaines d'autres qui écrivent et dont personne ne parle.»

Devant cette constatation, l'auteur est quelque peu amer, conscient du fait que son oeuvre a plus d'écho en France qu'au Québec. «Je propose des défis aux acteurs et aux metteurs en scène; je fouette plus que je ne flatte. C'est mon travail, parfois maladroit, parce que c'est difficile de concilier l'expression de soi et la fiction.» À force de se colleter avec ce problème, le dramaturge commence, dit-il, à savoir le résoudre. «Avant, je l'apprivoisais. Maintenant, j'écris plus consciemment, avec des bons coups, des maladresses, et davantage de recul.» Ex-collaborateur aux séries jeunesse Graffiti et Watatatow, Jean-François Caron affirme qu'il n'y a pas de place pour la diversité à la télévision, un média important pour la société: «J'ai été empêché pendant dix ans d'apporter des idées neuves.»

À la question de savoir pourquoi les prénoms des personnages sont presque tous anglais, Jean-François Caron propose la réponse pour le moins polémique qui suit, réponse qui soulèvera, espérons-le, de nécessaires débats: «Ces prénoms se réfèrent à la mondialisation, à la vérité du melting pot occidental. Cela fait partie de l'installation du continent. Ces enfants ont été nommés par des parents embrigadés.» Pour lui, l'anglicisation est un état de fait auquel il consent sans sourciller: «La langue est un matériau vivant. Je regarde ça froidement, avec l'impression qu'il me faut accepter ça pour pouvoir m'attarder à autre chose. Accepter, plutôt que d'être rétif à tout ce qui peut exister. Trop de temps est accordé au radotage, aux lieux communs. L'élan pamphlétaire est une de mes assises», ajoute-t-il en se rappelant l'écriture de J'écrirai une pièce sur les nègres. «Avec Aux hommes de bonne volonté, j'effectuais une descente dans l'intime, dans le creux, pour voir de quoi j'étais fait.» L'intime et le social l'intéressent au même titre. «Je mène une bataille pour les concilier. C'est un énorme travail. Comment tresser les deux, sortir "ça" de moi, et incarner "ça" dans des personnages. Quand on arrive au personnage, on arrive au spectateur.»



La Nature même du continent, dans une mise en scène d'Antoine Laprise, au Théâtre d'aujourd'hui, du 8 avril au 3 mai 2003.