Théâtre - Paysage dans le brouillard

Ce n'est pas un hasard si le metteur en scène Olivier Kemeid se retrouve à diriger Espace Libre. En assistant à la première de Maldoror-Paysage, sa création d'après Les Chants de Maldoror de Lautréamont, j'ai découvert le travail d'un artiste qui aime visiblement prendre des libertés avec les conventions de son art, afin de faire éclater l'espace scénique. Le théâtre comme acte de liberté... Voilà un geste qui aurait sans doute plu à Isidore Ducasse (Lautréamont).

Cet auteur mythique mort à 24 ans (dans des circonstances mystérieuses), tombé dans l'oubli, puis redécouvert et adulé des surréalistes de Breton, est considéré comme «le diamant noir de la littérature française». Son oeuvre nous plonge dans un monde inquiétant dans lequel Maldoror, adolescent marginal et révolté, décide de commettre des crimes pour se venger d'une société bête et hostile. Son personnage est un peu la version trash du héros romantique assoiffé d'extrêmes.

Contrairement à ce que Kemeid veut prouver, le texte m'a semblé peu théâtral, car trop éparpillé. Kemeid nous propose une sorte de cabaret littéraire, «une pièce-paysage» dans laquelle cinq comédiens livrent l'univers exacerbé de Maldoror. Ici, l'ironie côtoie la philosophie, le roman noir se mêle à la poésie et le beau voisine avec l'horreur.

Sa mise en scène multiplie les actions parallèles, les ruptures de ton. Elle mélange les numéros de slam, de spoken word, avec d'autres proches du stand up dans lesquels un MC (Mathieu Gosselin) dit son texte au micro, tout en cuisinant un plat sur scène (avec de la vraie nourriture et un réchaud!). Il y a des moments de lyrisme (Vincent-Guillaume Otis déclamant avec conviction «Je te salue, vieil océan...»), d'autres de fabulation (le crapaud qui vient hanter Maldoror est un des bons flashs que j'ai vus au théâtre).

Toutefois, comme pour cette «rencontre entre une machine à coudre et un parapluie», l'existence scénique de Maldoror semble, hélas, peu probable. Malgré la solide performance de Pierre Limoges, Maldoror demeure trop mystérieux pour nous toucher.

En deux mots, il y a des bonnes choses dans ce spectacle défendu par de bons comédiens, doté en plus d'un riche et enrobant environnement sonore signé Philippe Brault. Mais il manque une unité, un propos clair du metteur en scène. Et ce n'est pas parce que l'on monte un texte «polysémique qui ne se lit pas de gauche à droite» que l'on doit laisser le spectateur se dépêtrer avec une histoire confuse. Sinon, la création devient un amas de bonnes intentions livrées par un artiste trop cérébral. Or, le théâtre doit aussi s'adresser au corps et au coeur des spectateurs, pour rejoindre leur âme.

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Maldoror-Paysage

D'après Les Chants de Maldoror

de Lautréamont. Mise en scène et montage du texte: Olivier Kemeid. Production Trois Tristes Tigres, présentée au Théâtre Espace Libre, jusqu'au 25 avril. Avec: Mathieu Gosselin, Pierre Limoges, Jean-François Nadeau, Vincent-Guillaume Otis, Elkahna Talbi.

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