Théâtre - Feinte trinité

Mathieu Gosselin dans le rôle de MC
Photo: Mathieu Gosselin dans le rôle de MC

Isidore Ducasse, le comte de Lautréamont, Maldoror: quelle bizarre entité trinitaire. Depuis que les surréalistes — Soupault d'abord, puis Aragon et Breton — ont redécouvert Les Chants de Maldoror au début du XXe siècle, le personnage de Lautréamont occupe une place toute spéciale dans l'univers littéraire occidental. Maldoror, c'est la révolte. Le cri.

Tout autant celui d'Edvard Munch (qui date presque de la même époque) que celui aussi d'un perpétuel adolescent souffrant physiquement de la laideur du monde, en général. Et de celle des hommes, en particulier. Sa révolte est celle du Mal en pleine action, qui se venge de tout ce gâchis et qui se moque même d'investir quelque intérêt dans l'opération de nettoyage. En une lutte permanente contre la Beauté. Contre Celui qui a accouché de toute cette...

C'est un peu tout cela, ce défi, ce côté «Terminator», cette mise en danger permanente, qui attirait Olivier Keimed du côté de chez Maldoror.

Comme un DJ

Après s'être confronté à Virgile pour nous signaler la profonde contemporanéité de son Énéide, voilà que le dramaturge s'apprête à nous montrer à quel point le paysage de fond entrevu par Isidore Ducasse ressemble étrangement au monde qui nous entoure. Au bout du fil pour cause d'accouchements divers, Keimed parle avec un enthousiasme communicatif de Maldoror-paysage, son bébé qui vient tout juste de prendre l'affiche à l'Espace libre.

Comme tout le monde, le metteur en scène a commencé à lire Les Chants de Maldoror au cégep et il y a longtemps déjà qu'il souhaitait mettre les mots d'Isidore Ducasse «dans la bouche et dans le corps d'une équipe de comédiens». «C'est tout le bestiaire de Lautréamont qui m'a captivé dès le départ; j'ai toujours vu une grande théâtralité dans ces personnages qui se transforment en autre chose. Rapidement l'idée s'est imposée en moi d'une sorte de théâtre de la métamorphose et, pendant deux ou trois ans, j'ai travaillé à un projet d'adaptation; mais rien ne tenait. Je n'arrivais pas à rendre le rythme du texte, la richesse de la langue, le granuleux de sa texture. Puis j'ai compris que je devais plutôt faire un montage. Comme un DJ...»

Il s'emporte, le sieur Keimed. Le voilà qui parle de la «profonde humanité» de Lautréamont, de son «humanisme» et de sa «grande tendresse»; «son oeuvre est aussi, on l'oublie trop facilement, une main tendue à la fratrie des hommes», souligne-t-il. Il raconte qu'il a longtemps cherché sa «ligne» afin de témoigner concrètement de la profonde actualité des thèmes abordés par l'oeuvre; du fait aussi qu'il ne tenait surtout pas à s'adresser d'abord à des spécialistes. C'est à ce moment que lui est venue l'idée de travailler les Chants — qui sont hantés par des lieux, forêts, falaises, cimetières, etc. — comme autant de tableaux, autant de paysages...

Théâtre-catharsis

«J'ai pensé à Gertrude Stein et à ses "landscape plays", poursuit-il. À Robert Wilson aussi et à Robert Lepage, qui ont redéfini la façon d'occuper l'espace scénique. Ce fut une inspiration constante. Pour rendre la richesse polysémique des Chants, par exemple, il y aura des actions menées simultanément sur scène, des moments-paysages; c'est le spectateur qui décidera d'accorder plus ou moins d'importance à l'un ou à l'autre.»

Cette feinte trinité Ducasse-Lautréamont-Maldoror nous donne aussi l'occasion d'approcher ce mal-être qui est beaucoup celui de l'adolescence. Olivier Keimed avoue qu'il espère rejoindre un public ado plus nombreux avec Maldoror-paysage.

«Ce personnage qui s'invente un double qui se venge et qui commet des crimes fictifs, ça devrait leur plaire, dit-il en blaguant à peine. Ducasse-Lautréamont-Maldoror parvient à survivre; il réussit à s'en sortir en se libérant par l'art. On touche au théâtre-catharsis, aux origines du théâtre en fait. L'art, la création, la survie; ce sont des préoccupations qui rejoignent les jeunes et je pense qu'ils seront touchés par ce qu'ils verront.»

Surtout que l'oeuvre de Lautréamont dégage aussi, s'il faut en croire Keimed, «une profonde oralité, une profonde théâtralité». Pour la rendre encore plus concrète à son spectateur idéal qui ne connaît pas Maldoror, le metteur en scène a voulu «rendre le dire de Lautréamont» avec des moyens modernes comme le slam et le spoken word. «Ce n'est pas un gadget, vous verrez. Il n'y a pas de chant, pas d'instrument non plus sur scène, mais la bande sonore est très présente, très contemporaine. Cela permet d'aller à l'essentiel à travers différentes formes de narration qui rendent bien l'aspect polyphonique du texte de Lautréamont.»

Voilà, c'est dit. Un CD avec ça?

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Maldoror-paysage

D'après Lautréamont. Montage et mise en scène: Olivier Keimed. Une production Trois Tristes Tigres codiffusée par Espace libre jusqu'au 25 avril.

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