Théâtre - Cousu main...

Pour le metteur en scène Jean-Marie Papapietro, Théo ou Le Temps neuf, de Robert Pinget, «respire la grâce et la tendresse».
Photo: Jacques Grenier Pour le metteur en scène Jean-Marie Papapietro, Théo ou Le Temps neuf, de Robert Pinget, «respire la grâce et la tendresse».

Jean-Marie Papapietro ne fait pas courir les foules et c'est bien dommage. Au cours des dernières années, le metteur en scène nous a pourtant offert quelques joyaux de taille qui auraient dû circuler bien davantage qu'ils ne l'ont fait.

Comme cet admirable La Promenade d'après Robert Walser, un spectacle cousu main pour Paul Savoie qui donnait là la pleine mesure de son talent... et qui aura à peine connu quelques dizaines de représentations. Comme Abel et Bela aussi, d'après Pinget encore, une plongée en abyme dans les arcanes de la mise en représentation. Ou cette Histoire de Marie du photographe Georges Brassaï et Quelques conseils aux élèves huissiers, ce petit chef-d'oeuvre de cynisme de bon aloi qu'il avait d'abord présenté à un congrès de comptables...

Jean-Marie Papapietro fait dans l'intime. Dans la petite forme. Dans l'intelligence, le senti et la précision. On est tenté de dire dans la dentelle ou l'orfèvrerie...

Une histoire de partage

Joint par téléphone pour cause de répétitions en rafales à une semaine de la première, Papapietro parle d'abord de son amour du texte et des mots. Il explique qu'il revient à Pinget parce qu'il est avant tout séduit par son écriture et par le défi de porter au théâtre cette prose souvent sans ponctuation s'étirant en longues phrases parfois lyriques mais toujours exigeantes, difficiles et pourtant claires. Étrangement, Pinget était plutôt traditionaliste, fidèle aux valeurs familiales et catholique presque fervent — «Il avait la foi du charbonnier» — malgré son homosexualité et la grande modernité de son écriture. Cette ambiguïté semble avoir intrigué notre «chercheur de textes». D'autant plus que cette fois-ci le thème abordé par le romancier l'a vraiment «allumé»...

«C'est un peu l'histoire de la rédemption, de la résurrection plutôt, d'un vieil homme; un retour à la vie et à la joie. Pinget a écrit ce texte vers la fin de sa vie alors qu'il venait de perdre sa mère; il a vécu son deuil de façon très intense même s'il était déjà âgé de 70 ans...» Comme chaque fois qu'il s'approche d'un auteur, le metteur en scène a l'habitude de lire tout ce qu'il trouve de lui et sur lui. C'est aussi un fouilleux, Jean-Marie Papapietro: il sait de quoi il parle, à quoi et à qui il s'attaque. Il raconte par exemple que les textes de Pinget datant de cette époque de sa vie étaient plutôt amers.

«Alors qu'ici, ce n'est surtout pas le cas. Théo ou Le Temps neuf respire la grâce et la tendresse, contrairement à tous ses textes de la vieillesse. C'est un texte prenant sur la régénération d'un vieillard au contact d'un enfant, un texte qui m'a beaucoup ému. Et comme le théâtre est d'abord pour moi un lieu de partage, j'ai voulu partager cette découverte comme il me semblait important, il y a quelques années, de partager ma rencontre avec Robert Walser.»

Faire entendre toutes les voix

L'accouchement ne fut toutefois pas facile, selon les propres mots du metteur en scène. D'abord parce qu'il tenait absolument à ce que Paul Savoie interprète le rôle du vieil homme... et que le comédien vient de connaître une année fort occupée; au moment de l'entrevue, à quelques jours des derniers «filages», il jouait encore dans les dernières représentations supplémentaires du Woyzeck mis en scène par Brigitte Haentjens.

Il y a aussi que Papapietro ne voulait pas que l'enfant qui parvient à ramener Théo à la joie... soit joué par un enfant. Le metteur en scène souhaitait plutôt que l'on fasse référence à cet «enfant intérieur» que l'on doit aussi, à tout âge, assumer chacun à sa façon, parfois beaucoup plus positivement qu'à d'autres moments, plus infantilisants. Plus que tout, le metteur en scène voulait éviter «l'effet Petit Prince» et il a confié le rôle à Christophe Rapin, qui entoure Savoie avec Rock Aubert et Claire Gagnon, qui eux viennent donner corps à quelques personnages. Jean-Marie Papapietro se fait toutefois plus confiant, plus serein plutôt, lorsqu'il parle des «petits chefs-d'oeuvre que sont les dialogues»...

«En l'adaptant pour la scène, j'ai évidemment gardé le texte de Pinget, poursuit-il; j'en ai respecté l'architecture originale aussi, qui est une sorte de composition musicale à plusieurs voix concertantes. J'ai tout simplement créé une partition en répartissant les rôles de façon à faire entendre toutes les voix du texte; dont celle de l'écrivain, bien sûr. Matérialiser tout cela dans l'espace et recréer un monde, c'est un beau défi pour un metteur en scène.»

De notre côté de la scène, il ne restera plus ensuite qu'à plonger avec délice dans tout cela en ouvrant tout grand...

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Théo ou Le Temps neuf

Texte de Robert Pinget adapté et mis en scène par Jean-Marie Papapietro. Une production du Théâtre de Fortune présentée à l'Usine C jusqu'au 25 avril à 19h.