Théâtre - Buffet dramaturgique

Si la théorie peut nourrir la démarche artistique en enrichissant la réflexion des créateurs, son application directe dans la réalisation d'une oeuvre débouche souvent sur des excès de formalisme ou de démonstration. On ne trouve rien de tout cela dans le nouveau spectacle de L'Incorruptible Théâtre, Les 36, inspiré par les idées qu'exposa le théoricien Georges Polti en 1916. L'exercice mis en scène par Catherine Vallée-Grégoire, qui s'intéresse particulièrement aux courtes formes, a tout de même ses limites, imposées notamment par l'enfilade de nombreux univers souvent hétéroclites.

S'inspirant des écrits de Gozzi et de Goethe, Polti avait établi la liste des 36 situations dramatiques possibles, de la «Rivalité d'inégaux» aux «Amours empêchés» en passant par la «Jalousie erronée». L'équipe de L'Incorruptible a invité une pléiade de dramaturges québécois à tirer au sort l'une ou l'autre de ses mises au jeu et à écrire une scène d'environ trois à sept minutes. La mosaïque ainsi créée constitue un véritable buffet où se côtoient plusieurs représentants de la dramaturgie québécoise des dix dernières années.

Mais un buffet est-il un repas? Sautant rapidement d'un plat à l'autre, la production fonctionne davantage par accumulation et permet rarement d'approfondir les saveurs, qu'il s'agisse des thèmes abordés ou encore du jeu des sept comédiens. On soupçonne également certains auteurs d'avoir expédié un peu rapidement la commande, tant certains textes ressemblent à des sketches griffonnés sur le coin d'une table. Les plus intéressants sont sans doute ceux qui, au-delà de la situation dramatique imposée, s'amusent avec la forme. Citons par exemple l'incisif théâtre de marionnettes de Dominick Parenteau-Leboeuf (Les Joies de la maternité en terre islamique), les pastiches de tragédie grecque d'Olivier Choinière (Le Sauveur) et d'Isabelle Leblanc (Adultère meurtrier, d'après Eschyle) ou encore les alexandrins dont use Eugénie Gaillard (Un carré de sable).

La scénographie, sorte de grand meuble modulaire contenant accessoires et éléments de décors, permet également aux acteurs de se cacher pour quelques-uns des nombreux changements de costumes. Sans être éclatante, la distribution comporte tout de même d'habiles touche-à-tout, dont le toujours efficace Marc Beaupré, le trop rare Bruno Piccolo et la nouvelle venue Sarah Desjeunes, qu'il faudra surveiller.

Si Vallée-Grégoire et les comédiens ont réussi à bien rythmer la représentation, la nature même de l'objet empêche un réel parti pris esthétique ou un principe unificateur qui irait au-delà de la proposition initiale. L'ensemble, présenté en «partie A» et «partie B» ou en totalité certains soirs, permet tout de même un heureux coup de sonde dans les thèmes et les langages dramatiques chers à notre nouvelle génération d'auteurs.

Collaborateur du Devoir

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Les 36

Auteurs: 36 auteurs québécois. Mise en scène: Catherine Vallée-Grégoire. Une production de

L'Incorruptible Théâtre présentée au Théâtre La Chapelle

jusqu'au 11 avril.

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