Théâtre - Entre ciel et terre

Sophie Cadieux et Enrica Boucher, dans Les Pieds des anges. La Marie intérieure (Cadieux), percluse de doute, émerge de l’intellectuelle (Boucher), s’observant vivre.
Photo: Sophie Cadieux et Enrica Boucher, dans Les Pieds des anges. La Marie intérieure (Cadieux), percluse de doute, émerge de l’intellectuelle (Boucher), s’observant vivre.

Il y a beaucoup à assimiler dans la nouvelle création d'Évelyne de la Chenelière. Jouant sur plusieurs niveaux, Les Pieds des anges balance entre des questionnements existentiels et des scènes d'un humour immédiatement accessible, voire des tableaux paraissant d'abord anodins, entre une brillante verbalisation universitaire et des pas de danse.

La talentueuse auteure a signé ici ce qui est peut-être sa pièce la plus ambitieuse à ce jour, intégrant un extrait d'Hamlet et rameutant une multitude de personnages à peine esquissés qui forment l'entourage, presque la cour, de l'héroïne.

Un univers placé sous l'angle de la dualité. La Marie intérieure (Sophie Cadieux), percluse de doute, émerge ainsi de l'intellectuelle (Enrica Boucher) en train de soutenir sa thèse — un procédé d'ailleurs fort populaire au théâtre cette année, alors que les protagonistes de Seuls et de La Grande Machinerie du monde (avec là aussi une référence à la Renaissance) en faisaient autant. Elle s'observe donc vivre, ce personnage qui, un peu selon la dichotomie corps-esprit, a la tête dans les nuages, mais les pieds peu ancrés au sol. Et qui, à force d'autoanalyse, nage en plein flou identitaire. La pièce traite aussi du regard, celui qu'on pose sur soi-même comme celui des autres, et de la difficulté de s'y reconnaître. C'est sans doute dans ce sentiment d'être étranger que s'insère le personnage du frère suicidé (Erwin Weche), un Noir né dans une famille blanche.

Tandis qu'à travers les pieds des anges, Marie étudie «l'humanisation des corps célestes» dans les peintures de la Renaissance, la pièce d'Évelyne de la Chenelière se penche, avec amour et humour, sur cette créature hybride, mortelle qu'est l'être humain, déchiré entre la banalité de sa vie et une aspiration d'absolu. Un rêve qui se traduit aujourd'hui trop souvent par une soif de vedettariat, un désir de se distinguer que tout le monde partage, tel que ce la est souligné dans quelques scènes ironiques sur un plateau de tournage. Pour Marie, enfant-reine entourée d'une surenchère de regard, si choyée qu'elle en a conclu être spéciale, comment accepter l'existence ordinaire quotidienne que vivent ses semblables?

Bref, les fils et la matière abondent dans cette pièce qui donne une première impression, trompeuse, de dispersement. Comme le texte, la mise en scène très picturale d'Alice Ronfard fait le pari du foisonnement, avec ses projections vidéo, ce qui produit un spectacle beau, mais parfois inutilement esthétisant.

L'art, comme l'indique le conte final, permet de nous reconnaître dans ses représentations. Le miroir que tend Les Pieds des anges à notre époque est peut-être surchargé, brouillé, mais il est incontestablement traversé d'éclats brillants, évocateurs.

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Les Pieds des anges

Texte d'Évelyne de la Chenelière. Mise en scène d'Alice Ronfard.

À l'Espace Go, jusqu'au 25 avril.

À voir en vidéo