Théâtre - Comment revisiter Montaigne à bord du Sous-marin jaune

Antoine Laprise et les marionnettes de son spectacle sur les Essais de Montaigne.
Photo: Antoine Laprise et les marionnettes de son spectacle sur les Essais de Montaigne.

Québec — Laprise et moi n'avons jamais été comme Montaigne et La Boétie. Nous avons toutefois un prénom en commun; rare dans notre génération. C'est au surplus au bistrot Chez l'oncle Antoine, sis sous des voûtes du XVIIe siècle de la place Royale, dans le Vieux-Québec, que nous nous sommes connus, alors que nous n'avions sans doute pas 20 ans. J'y étais serveur et lui, cuisinier. Les gens croyaient à une blague. «Il faut s'appeler Antoine pour travailler au bistrot Chez l'oncle Antoine?»

Laprise était déjà passionné de théâtre et de littérature. Il déclamait des vers en concoctant sa mayonnaise. Je me souviens, cet été-là, d'avoir souvent discuté de théâtre, de philosophie, de littérature, par-dessus le comptoir. Il avait déjà ce regard à la fois déférent et iconoclaste envers les grandes oeuvres.

Regard que, plus de 20 ans après notre passage au bistrot Chez l'oncle Antoine, j'ai retrouvé dans sa drôle et audacieuse Bible en marionnettes, laquelle n'avait rien à voir avec un Évangile en papier. Nulle surprise du reste qu'il ait monté des pièces de théâtre sur des oeuvres dont il parlait déjà à l'époque: Candide, par exemple.

Après Voltaire, la Bible et Descartes, la compagnie qu'il a cofondée, le Théâtre du Sous-marin jaune, s'est attaquée à l'oeuvre du grand Montaigne. Autre grande oeuvre qui, pour plusieurs, aurait l'air d'un monument inaccessible.

«Ce sont des livres que je côtoyais chez moi, qui se trouvaient dans la bibliothèque de mon père. Je les caressais sans trop savoir ce qu'ils renfermaient», raconte-t-il. Puis, au tournant de la vingtaine, il a cédé à la curiosité.

Pour «son» Montaigne, le Sous-marin jaune a fait évoluer sa formule: on annonce une présentation «holloupwoodienne» en référence, d'une part, à sa mascotte et maître de cérémonie omniscient, le «Loup bleu», et, d'autre part, au fait que le spectacle est essentiellement un film muet, dont les comédiens font le doublage!

Le Théâtre du Sous-marin jaune vient de roder le spectacle en Europe, d'où il rentre d'une tournée de 20 représentations. Télérama, magazine français, a souligné le «très peu de manipulations [qui] donnent vie sur scène» aux marionnettes. Mais parle avec enthousiasme des anachronismes et des «ruptures d'échelle» qui créent un «bric-à-brac», dégageant «une telle drôlerie qu'il est impossible de rester étranger à ce furieux dépoussiérage esthétique». En plus, il y a l'accent... «Entendre la langue du XVIe siècle avec l'accent de la Belle Province constitue déjà un plaisir en soi. On soupçonne d'ailleurs les truqueurs québécois, bien présents sur scène, de forcer légèrement la note. Faussaire et joueur, ce "Montâââgne"-là est d'une réjouissante "nouvelleté".»

Antoine rigole du caractère franchouillard du texte. «C'est ça: c'est nul, mais allez le voir, ce sont nos cousins!», ironise-t-il à l'autre bout du fil en imitant l'accent parisien.

Dépaysement

Au moins, le critique de la Ville lumière a été dépaysé. C'est là d'ailleurs la vertu centrale qu'Antoine Laprise voit dans les grandes oeuvres. «L'image du voyage est très juste pour décrire ce qu'on veut faire», dit-il. Ce n'est pas pour rien que la compagnie se nomme «Sous-marin jaune». «C'est ça, c'est une plongée dans un grand texte; nous allons sous la surface, nous plongeons dans les abysses de la mémoire humaine pour en ramener des épaves remplies de trésors», lance celui qui s'est illustré jadis dans la fameuse Course autour du monde, à Radio-Canada. L'idée n'est pas de «dévaloriser le présent», insiste-t-il. «Il y a sans doute présentement plus de grands écrivains vivants qu'il n'y en a jamais eu, toutes époques confondues.»

En même temps, ceux-ci n'ont pas connu l'épreuve du temps. C'est là tout le mérite des classiques. Leur énigme aussi, qui séduit Laprise. «Pourquoi se souvient-on collectivement de certaines phrases-clés? "Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes" [Voltaire], "Aime ton prochain comme toi-même" [Moïse], "Je pense, donc je suis" [Descartes] ou le fameux "Que sais-je?" de Montaigne, bien que je préfère le "Nous ne goûtons rien de pur", moins connu. [...] Ces phrases sont comme des racines qui sortent de terre, des indices qu'il y a quelque chose là-dessous qu'il ne faut pas oublier. Quoi? Des réponses? Des enseignements?» Des traits de génie, non?

Oui, génie, comme Montaigne. «Les Essais, au nombre de 107, ont été rédigés sur une période de 20 ans et sont d'une richesse inestimable. C'est une tentative englobante de description du comportement moral et social de l'homme», soutient Antoine Laprise avec passion. Souvent on le décrit comme un «relativiste» qui finit par laisser croire que «tout se vaut». Non, proteste le dramaturge-cinéaste. «S'il y a un relativisme, c'est qu'il est précurseur de l'ethnologie. Il a découvert que les points de vue, les angles d'attaque, s'ils ne se valent pas tous, ont quand même avantage à être entendus de part et d'autre. Il adorait discuter, mais discuter ferme! Il appelait ça "l'art de conférer". Il a été l'un des premiers — avec les Espagnols Las Casas et Cabeza de Vaca — à considérer les cultures amérindiennes, par exemple. Même l'anthropologue Claude Lévi-Strauss s'est réclamé de lui.»

Pour aborder une oeuvre aussi monumentale, les marionnettes ont plusieurs avantages, croit Laprise. Elles permettent un très grand éventail de possibilités physiques — des corps qui, d'un seul geste, expriment des sentiments complexes, voire déroutants —, de rythmes. «D'un autre côté, on peut faire voyager le spectateur dans beaucoup d'univers avec très peu de matériel et d'espace. Dans le cas d'un théâtre épique, c'est très pratique!» Il souligne que c'est un art qui s'apparente beaucoup au cirque et au cinéma. «Un exemple très célèbre: les créatures de Star Wars, qui sont issues du Sesame Street et du Muppet Show de Jim Henson et qui ont révolutionné le cinéma moderne.»

La beauté de la chose, c'est qu'Antoine présentera son spectacle à La Bordée, du 7 avril au 2 mai. Il est question qu'on aille pour un instant jouer Montaigne et La Boétie au comptoir de Chez l'oncle Antoine.

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