Théâtre - Il était une fois... une pièce presque parfaite

Québec — Nature morte dans un fossé, du dramaturge italien Fausto Paravidino, coproduite par le Théâtre de l'Escaouette et le Théâtre Blanc, se situe au croisement du jeu théâtral et de l'art visuel, de la performance et du récit, du polar et de l'humour noir, de la démarche esthétique et de la réflexion sociale. Un projet ambitieux, exigeant et périlleux qui se joue comme une course contre la montre et renoue en toute simplicité avec le traditionnel «Il était une fois».

Ainsi, il était une fois une jeune femme retrouvée morte dans un fossé, un enquêteur, un ami de coeur, des revendeurs, la mère éplorée de la victime et une artiste immigrante forcée à la prostitution. Un fait divers semblable à tous les faits divers qui retiennent l'attention journalistique. Une situation d'enquête soumise aux impératifs politiques et médiatiques dont le dénouement reste imprévisible. Un texte habilement construit, une traduction tout à fait adaptée à notre réalité et une mise en scène risquée, ne serait-ce que pour ce choix audacieux, pas du tout évident, du mélange des accents.

Il arrive qu'un projet, soumis aux choix artistiques de plusieurs créateurs, empiète sur l'espace des comédiens et crée un clivage entre la représentation théâtrale et ce que reçoit le public. Mais pas ici. Nature morte dans un fossé s'offre à nous comme un assemblage de moments, une suite d'images et de tableaux qui renouvelle le jeu, les mouvements et les lieux, réinvente l'action dans son déroulement et permet aux acteurs de livrer de solides moments d'interprétation. Songeons seulement aux déconcertantes scènes de cuisine de la mère (Marcia Babineau), à ce moment trouble où la jeune artiste slave retrace le parcours qui l'a menée à fuir son pays et forcée à la prostitution (Stéphanie David), aux premiers constats de l'enquêteur (Kevin McCoy) sur la scène du crime ou à l'utilisation des voix des acteurs comme trame sonore.

Nature morte réussit là où les dangers de glisser dans l'excès étaient nombreux. Dans cette rencontre de créateurs et cette mise en scène de Christian Lapointe, elle se fait objet visuel, objet sonore, objet de doutes et de réflexions, elle maintient le suspense narratif, livre la prestation théâtrale, renouvelle les règles du jeu, ose l'exploration en direct et l'humour au passage, dans une fascinante mise en lumière. Elle passe du fait divers aux détails du quotidien, a recours à la présence des corps sur scène, sans jamais les ramener à l'état d'accessoire et, par-dessus tout, elle raconte une histoire.

Bien qu'intelligemment ficelée, Nature morte n'est pas parfaite. Mais il serait fou d'exiger la perfection puisque c'est là où loge la fragilité, celle qui témoigne de l'humanité qui est la nôtre.

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Collaboratrice du Devoir

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Nature morte dans un fossé

Texte: Fausto Paravidino.

Mise en scène: Christian Lapointe. Une production du Théâtre de L'Escaouette et du Théâtre Blanc. Au Périscope jusqu'au 28 mars et au Théâtre de l'Escaouette (Moncton) du 2 au 5 avril.
2 commentaires
  • Michel Goulet - Abonné 24 mars 2009 15 h 31

    Relisez ce texte

    Si mon Devoir et ma Presse étaient écris de cette façon, je devrais prendre deux fois plus de temps pour les lire chaque matin. J'ai réellement pris plaisir à relire cette critique parce que la qualité de l'écriture détonne face à l'écriture journalistique en général. J'espère que la pièce de théâtre était à la hauteur de sa critique. J'espère mainteant retrouver votre nom, Sylvie Nicolas, dans la liste des journalistes du Devoir en ligne de façon à vous suivre.

  • Diane Perron - Inscrite 11 avril 2009 15 h 23

    Quand l'art vit

    Félicitations à Sylvie Nicolas pour ces belles lignes tout aussi belles que cette pièce que j'ai adoré ainsi que mes amis. Nature morte nous a sorti d'une certaine morosité hivernale.