Théâtre - Grands vertiges en vue

Sylvie Drapeau, Émilie Bibeau et Catherine de Léan, trois des comédiennes de L’Effet des rayons gamma sur les vieux garçons, dans le décor de la nouvelle production de la pièce de Paul Zindel au Théâtre du Rideau vert.
Photo: Jacques Grenier Sylvie Drapeau, Émilie Bibeau et Catherine de Léan, trois des comédiennes de L’Effet des rayons gamma sur les vieux garçons, dans le décor de la nouvelle production de la pièce de Paul Zindel au Théâtre du Rideau vert.

Quand même, il faut avouer que ce métier a du bon... Voilà que je me suis retrouvé, en fin d'avant-midi mardi, fin seul avec Sylvie Drapeau, Émilie Bibeau et Catherine de Léan. Comme ça. Trois comédiennes remarquables, brûlantes d'intensité, trois femmes séduisantes en pleine possession de leurs moyens avec moi dans la salle de répétition du Rideau vert, rue Gilford...

Ce n'était évidemment pas pour parler de la couleur de mes yeux ou des leurs, mais bien plutôt pour nous pencher ensemble sur une pièce terrible, dure: L'Effet des rayons gamma sur les vieux garçons de Paul Zindel, qui prend l'affiche, rue Saint-Denis, dans la remarquable traduction-adaptation de Michel Tremblay et la mise en scène de René Richard Cyr.

Propositions

Elles jouent là — avec Geneviève Schmidt et Monique Joly qui complètent la distribution — les trois rôles clés de cette comédie dramatique qui valut un Pulitzer à son auteur: une mère entourée de ses deux filles, qui sont comme les deux pôles de sa vie de misère et d'humiliation. En 1970, à la création au Quat'Sous, André Brassard dirigeait Denise Pelletier qui jouait la terrible exaltée de mère, entourée de Frédérique Collin et de Rita Lafontaine; j'ai encore des frissons quand je pense à certaines scènes...

Mais retournons plutôt avec les dames.

Sylvie Drapeau amorce la conversation et nous voilà, bientôt, parlant de l'effarante quantité de travail en amont de la première d'un spectacle. Avec autant d'élan que de passion dans la voix, elle raconte ces heures à se mettre dans la peau d'un personnage en se mettant son texte en bouche. Même si chaque metteur en scène travaille de façon différente, ce n'est la plupart du temps qu'au bout de ce travail en solitaire de «construction inconsciente du personnage» que l'on arrive à la première séance de travail avec les autres artisans du spectacle.

C'est du moins ce qui s'est passé ici alors que, chacune de leur côté, les trois comédiennes se sont pointées aux premières répétitions avec des «propositions de personnage», comme le leur avait demandé René Richard Cyr... Et là, c'est la première pluie d'éloges. Toutes trois tour à tour, elles décrivent un RRC «hyper préparé», «organisé», «allumé», «passionné». Même plongé dans des projets parallèles au théâtre — opéra, comédie musicale, télévision, cinéma, cirque même, comme ça en passant —, RRC serait un homme qui «s'investit complètement dans ce qu'il fait», qui «se fie à son instinct» et qui est «toujours là de façon stimulante, complètement présent». Elles louent sa «capacité de concentration», son «prodigieux sens de l'observation»... Chaque fois, le compliment est senti.

Bon. On reprend.

Avec René Richard Cyr donc, dans un climat de «confiance infinie», elles ont affiné ces trois personnages complexes. Béatrice, la mère interprétée par Sylvie Drapeau, jongle avec la folie en oscillant, parfois de façon si insupportablement stridente, d'un extrême à l'autre. Ses filles, Rita (Émilie Bibeau) et Mathilde (de Léan), vivent aussi dans l'excès, chacune «un cas», un monstre d'humanité mal vécue pour quelque raison que ce soit.

Ces femmes «cassées», «brisées» doivent toutes trois survivre dans un monde dur, pauvre, sans pitié, qui leur en veut. Et chacune s'en tire à sa façon comme elle peut, plus ou moins, presque sans outil; malgré les rêves brisés, malgré l'insupportable misère ordinaire qui semble sans cesse sans issue...

E pericolo sporgersi...

Sauf que, à l'image même de ce qui s'est passé dans la vraie vie vraie de Paul Zindel, Mathilde s'en tirera beaucoup mieux que les deux autres.

Sous ses airs de demeurée, comme disent Béatrice et Rita, se cache une crack de biologie... comme Zindel l'était et qui raconte ici un peu du quartier new-yorkais de son enfance, une fois lancé dans sa deuxième carrière d'écrivain. C'est elle, Mathilde, qui étudie l'effet des rayons gamma sur la croissance des végétaux — dont les «vieux garçons» du titre; on peut même penser que, comme l'auteur encore, elle pourrait s'en sortir pour raconter aussi l'histoire...

Tout autant Catherine de Léan que ses deux complices parlent tour à tour de cette Mathilde qu'elle incarne et qui réussit à se construire une carapace pour contrer l'angoisse qui est le lot quotidien des deux femmes qui l'entourent. Mathilde qui est «la poche d'air» du spectacle, souligne Sylvie Drapeau. «C'est elle qui nous permet de respirer encore parce qu'il émane d'elle un peu d'espoir, de lumière au bout du tunnel...» Mathilde à laquelle les comédiennes recommandent aux spectateurs de s'identifier parce qu'elle est la «résilience incarnée»: «Le plancher des vaches, le solide, l'ancre entre deux tornades hystériques.»

Pourtant, dans ce «mouroir» que Béatrice a dû installer chez elle pour faire vivre sa famille, tout n'est pas noir ou blanc. Zindel tout comme Tremblay ensuite dans son adaptation ont su rendre dans des mots concrets ce mélange d'intense intimité, de cruauté et de douceur qui caractérise les quartiers populaires de leur enfance à tous deux. La langue de L'Effet des rayons gamma... est irrésistible. On rira beaucoup ici. Souvent jaune. Ou gris. Ce sera parfois d'un cynisme indicible, froid, dur, presque insupportable de vérité, mais on rira beaucoup, oui. Comme lorsqu'on fait face au vertige avant qu'il ne vire à l'horreur...

«Béatrice est une cousine de Thérèse», dit je ne sais plus trop qui dans le courant de la discussion. Et Tremblay, en immense créateur qu'il est, a su s'approprier le texte de Zindel et le rendre dans une langue qui est celle de son propre répertoire. Tellement en fait que vous aurez probablement l'impression de plonger dans un «vieux-nouveau» Michel Tremblay que vous ne connaissiez pas.

Mais attention: il peut être périlleux de se pencher à la fenêtre...

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L'Effet des rayons gamma sur les vieux garçons

Texte de Paul Zindel traduit par Michel Tremblay et mis en scène par René Richard Cyr.

Une production du Théâtre du Rideau vert à l'affiche du 24 mars au 18 avril.

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