Théâtre - Pintal relève le défi

François Papineau s’avère toujours aussi convaincant dans sa faculté à inscrire la blessure de ses personnages dans son corps.
Photo: François Papineau s’avère toujours aussi convaincant dans sa faculté à inscrire la blessure de ses personnages dans son corps.

La grande question qui se pose au sujet de la nouvelle production de La Charge de l'orignal épormyable que propose Lorraine Pintal au Théâtre du Nouveau Monde concerne bien évidemment l'actualité et la pertinence du texte de Claude Gauvreau. Secousse sismique écrite durant la Grande Noirceur à la suite de l'hospitalisation de l'auteur à Saint-Jean-de-Dieu, le texte s'en prend aux bien-pensants de l'époque, aux anciens compagnons du Refus global, aux psychiatres.

Pintal a su habilement manoeuvrer en marge de la dimension autobiographique du texte pour aboutir à une proposition scénique à la logique implacable: l'Homme a peur, et les systèmes qu'il conçoit pour dompter l'Inconnu échappent parfois à son contrôle, finissent par tenir lieu de lois naturelles et broient l'individu qui ne saurait s'y conformer.

C'est dans le décor conçu par Jean Bard, un large pan de bunker dont la lourde porte ouverte révèle une oppressante forêt, que ce triste constat se dévoile avec le plus de force. Si la scénographie, comme c'est souvent le cas au TNM, semble d'abord écraser les acteurs, la force de sa symbolique s'impose rapidement: cette forteresse, bâtie par la main des hommes dans un but de protection, est désormais une prison dont nul ne conteste la solidité ou la nécessité.

Dans ce tableau vivant que découpent avec grâce les éclairages de Michel Beaulieu, Mycroft Mixeudeim (François Papineau) tente d'oublier son amour perdu, la défunte fille d'Ebenezer Mopp. Le poète, alter ego de Gauvreau et adepte comme lui du langage exploréen, est «pris en charge» par quatre individus qui tentent de l'analyser, de l'étiqueter, de le contraindre.

La metteure en scène a passablement tourné le dos aux aspects médicaux et scientifiques qu'évoque le texte original. En effet, le jeu, les attitudes et les costumes du quatuor de tortionnaires (Céline Bonnier, Sylvie Moreau, Éric Bernier et Francis Ducharme) réflètent davantage les élites culturelles, économiques et intellectuelles de notre société, ou ceux et celles qui prétendraient en faire partie.

Papineau s'avère toujours aussi convaincant dans sa faculté à inscrire la blessure de ses personnages dans son corps grâce à un jeu physique dont l'intensité monte en crescendo tout au long de la représentation. La présence à ses côtés de la toute fraîche et juste Pascale Montpetit en Dydrame Daduve, l'ingénue arrivée inopinément du monde extérieur, constitue une touche de couleur dans cet univers ténébreux. Le reste de la distribution est également solide, surtout Bernier en pleutre ambitieux.

L'esthétique générale du spectacle évoque un conte macabre, ce que souligne parfois avec trop d'insistance la musique que signe Walter Boudreau. L'espace nous manque pour discourir davantage de tous les aspects dignes d'intérêt de ce spectacle qui inscrit parfaitement bien l'oeuvre de Claude Gauvreau dans le XXIe siècle en soulignant les possibles dérives de notre corps social et les sentiments d'exclusion et d'aliénation qui peuvent en découler.

***

La charge de l'orignal épormyable

Texte: Claude Gauvreau. Mise en scène: Lorraine Pintal. Une production du Théâtre du Nouveau Monde présentée jusqu'au 4 avril

À voir en vidéo