Théâtre - Gros stock en stock

Brigitte Haentjens soutient que partout sur la planète Théâtre, Woyzeck est joué aussi souvent que Hamlet.
Photo: Jacques Grenier Brigitte Haentjens soutient que partout sur la planète Théâtre, Woyzeck est joué aussi souvent que Hamlet.

On aligne les pièces de résistance sans se gêner chez Sibyllines. Après Koltès, Heiner Müller, Sylvia Plath, Virginia Woolf et Sarah Kane, Brigitte Haentjens s'attaque maintenant à l'une des oeuvres les plus dures et les plus jouées du répertoire contemporain: Woyzeck.

Même si, en blague bien sûr, elle lance les hauts cris sur sa jeunesse à jamais envolée, Brigitte Haentjens est dans une forme exceptionnelle. Elle pétille comme une flûte de champagne. Elle brûle comme un lingot de vif-argent en fusion. À quelques jours de la première de Woyzeck à l'Usine C, mardi, elle arbore cet air tout à la fois comblé et ravagé de celle qui vient de se prendre un texte majeur dans les dents et qui en est sortie vidée mais pleine, aussi vibrante de joie que de fatigue.

Tout ça à cause d'un travail intensif sur une oeuvre étrange, tout en fragments, visionnaire, pas même terminée. L'un des trois seuls textes pour le théâtre qu'a laissé un jeune activiste politique d'à peine 23 ans, fils de médecin réfugié en France puis en Suisse, poursuivi par toutes les polices antirévolutionnaires de l'Europe du XIXe siècle et brutalement dévoré par le typhus: Karl Georg Büchner. Rencontre avec une femme qui vient de se frotter au fantôme de Büchner... et qui ne tient pas du tout à s'en remettre.

Une comète

De façon étonnante, le soldat Woyzeck est un être soumis, un personnage aux antipodes mêmes de la metteure en scène iconoclaste qui vient de monter cette histoire tirée d'un fait divers par Büchner. C'est un homme qui absorbe tous les chocs, toute sa vie durant, avant d'éclater une seule fois, une fois pour toutes: ce jour-là, dévoré par la jalousie, comme s'il voulait s'éliminer lui-même du monde des vivants, Woyzeck assassine Marie, la femme qu'il aime, sa seule raison de vivre.

Voilà pour l'histoire qui, malgré l'ordre dans lequel on replace les fragments laissés par Büchner, est à peu de choses près toujours la même s'il faut en croire la directrice de Sibyllines, qui en a vu une bonne douzaine de versions différentes sur quelques continents.

C'est donc le texte de Büchner qui fascine Brigitte Haentjens, plus que le personnage même de Woyzeck. Ses silences inexplicables, son écriture morcelée, cinématographique avant la lettre, les contradictions aussi qu'il met en relief. Les questions troublantes qu'il pose. Comment les Lumières, par exemple, ont-elles pu enfanter les injustices sociales et les inégalités politiques qui oppriment le XIXe siècle dans lequel vit Büchner?

«Il est très loin des épanchements et des logorrhées de sentiments "écoulementiels" des romantiques, explique Haentjens. Il est plein de contradictions comme le monde dans lequel il vit, mais ce qui frappe d'abord c'est son extrême lucidité. Il est mort à 23 ans et tout ce qu'il a laissé est marqué par cette lucidité foudroyante: son oeuvre est dense, riche, puissante. Comme Rimbaud, Büchner est une sorte de comète! On se demande ce qu'il aurait pu écrire s'il avait vécu plus longtemps...» On connaît de lui trois pièces de théâtre: La Mort de Danton, Léonce et Léna — une comédie satirique qu'on a vue jouée par des marionnettes à l'Arrière Scène de Beloeil — et Woyzeck. Il a aussi traduit Victor Hugo en allemand (Lucrèce Borgia et Marie Tudor), laissé une nouvelle, Lenz, et participé à la fondation de la Société des droits de l'homme en 1834. Il meurt en exil à Zurich, en plein hiver, en 1837, notez l'année.

Un texte « chaud »

Brigitte Haentjens soutient que partout sur la planète Théâtre, Woyzeck est joué aussi souvent que Hamlet. Ici, Denis Marleau s'y est attaqué brillamment au milieu des années 1990 et Lorraine Pintal en a mis en scène une version plus «musicale» récemment à Orford et au TNM. Haentjens dira qu'elle caresse le projet de monter son Woyzeck depuis une éternité et qu'elle se sent depuis peu «équipée» pour le faire. Que dès le départ elle a «vu» Marc Béland dans le rôle-titre et aussi qu'elle a toujours su ne pas avoir l'intention de monter Büchner comme «une pièce du répertoire». Violemment happée par ce texte, elle a plutôt cherché tout de suite le moyen d'en rendre la virulence et la profonde actualité.

C'est par la langue qu'elle va y arriver — et avec ses acteurs, bien sûr: «un fabuleux orchestre symphonique, une autoroute!» Pour elle, la traduction «officielle» sent le vieux, le désuet; le «français, langue étrangère». Elle veut avant tout actualiser, redonner vie à tout cela...

Elle a d'abord fait appel à la jeune dramaturge Fanny Britt avant de réaliser qu'elle devait faire elle-même le travail, raconte Haentjens. Puis, Marie-Élisabeth Morf lui a remis le mot à mot allemand-français du texte, et elle s'est mise Büchner en bouche en se souvenant de la langue apprise sur les bancs de la petite école. C'est ainsi qu'elle a accouché de sa propre version du texte. Une version écrite dans une langue brute, une langue qui n'est pas neutre, étrangère ou internationale, mais plutôt une langue qui sonne comme celle qu'on parle ici. Comme elle le dira en éclatant d'un grand rire contagieux: «Il arrive parfois des choses étonnantes quand on se met une langue en bouche!»

Ce Woyzeck est donc un texte «chaud», vivant, «brûlant», «révolutionnaire». Un texte qui parle d'une dépossession qui ressemble à celle que vivent les sociétés contemporaines accros du divertissement et du spectacle à tout prix. Au bout du compte, la metteure en scène soutient s'être collée fidèlement au matériau d'origine, à cet univers qu'elle perçoit d'abord comme «fractionné».

«C'est une de mes mises en scène les plus stimulantes auxquelles j'ai travaillé, et en même temps, je crois ne m'être jamais tant exposée sur une scène de théâtre... Le plateau est nu. Il n'y a rien sauf des gens mal dans leur corps; pas de décor, pas de lieu, sinon tous les lieux... C'est de la théâtralité brute qu'on trouvera sur scène.»

On vous le disait avant même de commencer: Attention! Gros stock en stock...

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WOYZECK

Texte de Georg Büchner adapté et mis en scène par Brigitte Haentjens. Une production Sibyllines présentée à l'Usine C du 17 mars au 4 avril: 514 521-4493