Théâtre - Une secousse à la fois intime et sociale

Le Déni, dans une mise en scène de Martine Beaulne, constitue la pièce coup-de-poing de la saison 2008-09 chez Duceppe.
Photo: Pascal Ratthé Le Déni, dans une mise en scène de Martine Beaulne, constitue la pièce coup-de-poing de la saison 2008-09 chez Duceppe.

Pour Martine Beaulne, orchestrer Le Déni de Wesker chez Duceppe constitue une forme de retour aux sources. Non pas qu'elle soit une habituée de ce théâtre créchant à la Place des Arts, la pièce ne représentant que sa troisième aventure sur cette scène. La metteure en scène renoue en fait ici avec un dramaturge britannique qui eut à la fois une influence majeure sur l'écriture contemporaine en Angleterre (Caryl Churchill, Edward Bond) et sur son propre parcours d'artiste.

Un portrait plus complexe

«À ma sortie du Conservatoire au milieu des années 70, mon premier contrat professionnel fut un premier rôle dans une production du Théâtre populaire du Québec, qui reprenait en un même spectacle les trois premières pièces de Wesker»,

se souvient-elle.

Dix ans plus tard, l'auteur s'était déplacé à Montréal pour rencontrer l'équipe de La Cuisine, son oeuvre la plus connue, alors à l'affiche du Théâtre du Nouveau Monde. Pour Martine Beaulne, qui faisait partie de la distribution, la rencontre est à marquer d'une pierre blanche: «Pour moi qui sortais du Théâtre Parminou, j'étais contente de rencontrer un auteur qui avait des considérations sociales tout en ayant une écriture contemporaine. Ça ralliait beaucoup de préoccupations que j'avais à l'époque.»

Délaissant un Parminou dont le militantisme commençait à l'épuiser, elle part alors pour le Japon afin d'y approfondir son approche du jeu. «Dans chaque spectacle d'avant-garde que j'ai vu là, il y avait toujours une dimension individuelle, familiale, sociale, politique et spirituelle incarnée sur scène», raconte celle qui a publié en 2004 Le Passeur d'âme, somme de ses réflexions sur son travail de mise en scène. «C'est désormais ce que je cherche à trouver dans toutes les pièces que je lis, afin de pouvoir proposer un portrait plus complet et plus complexe des hommes et des femmes.»

Ces dernières années, la dramaturgie britannique a fourni à Martine Beaulne des champs d'exploration privilégiés en ce sens. Elle a ainsi monté deux pièces de Caryl Churchill à l'Espace Go, Top Girls (2005) et Blue Heart (2006). «Les Britanniques écrivent de véritables tragédies contemporaines. Au-delà du drame, ils nous présentent des personnages aux prises avec la fatalité, avec les répercussions de toutes les catastrophes et de tous les changements de notre société.» De plus, les libertés prises avec les formes de l'écriture théâtrales séduisent également la metteure en scène.

Le Déni, par exemple, propose une réflexion sur un sujet bien de notre époque tout en adoptant une chronologie éclatée, non linéaire. Créée en 2002, la pièce de Wesker raconte l'histoire de Jenny, 30 ans, qui tente d'expliquer son terrible sentiment d'échec en se soumettant à des séances d'hypnose. Le personnage, qui sera interprété sur scène par Marie-Chantale Perron, accuse alors son père de l'avoir agressée sexuellement dans sa jeunesse.

Zones d'ombre

«La pièce traite des raccourcis, des réponses rapides à nos problèmes et de l'impact de ce genre d'accusations sur l'entourage et sur la société», analyse Martine Beaulne. «Je ne suis pas contre les thérapies, au contraire: lorsque les gens en ont besoin, lorsqu'on a un mal-être profond, on peut guérir notre corps ou notre esprit, mais il faut aller voir des gens compétents.» Le texte explore également les thèmes de l'abus de pouvoir, du dénigrement de l'individu et les relations entre la cruauté et la haine de soi-même, sujet cher à Wesker.

Pour défricher ces zones d'ombre, Beaulne peut compter sur une distribution de haut vol: Linda Sorgini, Louise Laprade, Isabelle Vincent, Marie-Ève Bertrand, Guy Nadon et Benoît Girard entourent Perron. «Ce sont des acteurs», explique la maître d'oeuvre, qui aiment le travail de recherche, qui profitent des répétitions pour aller plus loin afin de comprendre toutes les ficelles d'un texte. L'ensemble repose sur un équilibre fragile. «Il fallait trouver la justesse dans tout, et souvent la frontière est mince. Je n'ai pas à juger d'un personnage, il faut le montrer sous toutes ses facettes, dans toutes ses contradictions, dans toute sa complexité afin de garder le public mentalement actif tout au long de la représentation.»

La production ne manquera pas de susciter réflexion et discussion dans le vaste public de la Compagnie Jean-Duceppe; Le Déni constitue la pièce coup-de-poing de la saison 2008-09. «Je suis ravie de m'adresser à 800 spectateurs par soir avec un spectacle qui brasse, qui ne fera pas l'unanimité», déclare Martine Beaulne, qui confie également avoir toujours une excellente relation avec toute l'équipe de chez Duceppe, notamment avec le directeur artistique Michel Dumont. «On apprend à se connaître, ce qui enrichit nos échanges. Lorsque je travaille ici, je me sens libre, respectée, écoutée, les gens font preuve d'une grande compétence à tous les niveaux.»

Pour conclure, quels seraient nos grands dénis ici, dans la société québécoise? «Je sens que nous sommes à l'aube de grands changements, principalement en ce qui concerne notre ouverture au débat et à la discussion sur les grandes questions. Nous avons désormais un certain recul face à nous-mêmes, ce qui nous permettra bientôt d'aller au-delà des grands élans émotifs et de réfléchir collectivement, malgré nos désaccords.» Malgré son dégoût devant la réduction de notre monde à la sacro-sainte économie, Martine Beaulne considère que le temps des vrais débats commence. On ira voir son Déni pour nourrir doublement nos questionnements sur l'humain intime et sur les rapports qui unissent et définissent les individus.

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Collaborateur du Devoir

Le Déni

Texte: Arnold Wesker. Mise en scène: Martine Beaulne. Une production de la Compagnie Jean-

Duceppe présentée du 4 mars au 11 avril.

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