Théâtre jeunes publics - Poser de vraies questions

Dans La Migration des oiseaux invisibles, Jean-Rock Gaudreault raconte maintenant l’histoire de deux enfants exploités, Sinbad et Rat d’eau, embarqués clandestinement sur un cargo en route vers le pays de tous les espoirs possibles.
Photo: Dans La Migration des oiseaux invisibles, Jean-Rock Gaudreault raconte maintenant l’histoire de deux enfants exploités, Sinbad et Rat d’eau, embarqués clandestinement sur un cargo en route vers le pays de tous les espoirs possibles.

Il y a dix ans, l'audace de Mathieu trop court, François trop long surprenait tout le monde: plutôt rare que l'on aborde la mort et la maladie incurable dans un spectacle destiné aux enfants de 7 à 11 ans. Pourtant, c'est un sujet qu'ils connaissent malheureusement trop bien eux aussi. Ainsi, le voyage vers la mort de Mathieu, dont François prend peu à peu conscience, parvient à donner un sens à ce vide qu'était jusque-là sa vie. Ouf. Rien de moins.

C'est une manie chez Jean-Rock Gaudreault, semble-t-il. Dans La Migration des oiseaux invisibles, voilà qu'il raconte maintenant l'histoire de deux enfants exploités, Sinbad et Rat d'eau, embarqués clandestinement sur un cargo en route vers le pays de tous les espoirs possibles.

Il est comme ça, Jean-Rock Gaudreault: il aime poser de vraies questions.

Macérations au long cours

Au téléphone, mordu par un virus ou une quelconque grippe, il semble un peu fébrile. On le comprend: sa plus récente création «jeunesse», La Migration des oiseaux invisibles, vient tout juste de prendre l'affiche à la Maison Théâtre jusqu'à la mi-février et son nouveau texte «pour les grands», Une maison face au nord, était créé à Jonquière, jeudi dernier. On devine qu'il respire par le nez, mais que l'air passe mal...

Mais il s'en sortira, n'ayez crainte. Il est «fait fort», Jean-Rock Gaudreault; même à distance, même malgré les microbes, son petit côté «baveux sympathique» reprend vite le dessus avec tout le style et la dégaine qu'on lui connaît. Le temps de s'en rendre compte, voilà que nous parlons déjà de voyage... De la quête plutôt que vit presque chacun de ses personnages, du «road-movie» de ses pièces où l'espace, l'inconnu, la route et le voyage vers sa propre vie occupent toujours le territoire à venir et surtout pas celui que l'on veut, va, vient de (au choix) quitter.

«La Migration... est un texte qui a macéré assez longtemps, raconte le dramaturge. J'en ai écrit le premier jet tout de suite après Deux pas vers les étoiles [qui a suivi Mathieu... en 2002], en même temps que "Christophe-Colomb" [Pour ceux qui croient que la Terre est ronde, créé en 2005]. Ça s'inspire directement d'un fait divers: des immigrés clandestins qui sautent dans les eaux glacées du Saint-Laurent pour ne pas avoir à retourner d'où ils viennent. Dur... Ça m'a tout de suite allumé; c'est une histoire que j'ai toujours voulu raconter. Par contre, je me suis en même temps méfié parce que le piège pour moi là-dedans était de faire trop référence au vécu: pas question d'écrire un documentaire sur les enfants clandestins! Et comme j'ai l'habitude de passer trois ou quatre ans sur un texte, j'ai donc laissé macérer celui-là pendant quelque temps.»

Il parle ensuite de cette habitude qu'il a d'écrire «presque tout d'un bloc. En peu de temps. Dans le plaisir, toujours, insiste-t-il. Après, je laisse tremper longtemps dans le tiroir de ma commode... Quand j'ai ressorti le texte pour le réécrire puis le donner en lecture, à Méli'Mômes entre autres, je savais que mon sujet tenait toujours. Mais je savais aussi que je voulais entendre des rires intelligents dans la salle. Sentir que les jeunes spectateurs et les autres ne se prennent pas la tête et que l'on ressente bien tout l'espoir de ces deux enfants malgré la dureté de la vie des clandestins que l'on exploite partout sur la planète.»

Le hasard a voulu que j'assiste à deux des lectures de La Migration... en cours de festival, à Reims, il y a quelques années; déjà l'aventure des deux petits clandestins avait séduit tout le monde. Depuis la pièce a été créée à Coups de théâtre cet automne et jouée une bonne vingtaine de fois avant d'arriver rue Ontario ce week-end.

Changer les choses

Pour Jean-Rock Gaudreault, le passage de la lecture à la scène est très réussi. «Le spectacle a exactement la tonalité que je souhaitais, reprend le dramaturge. Je ne suis pas critique de théâtre et je ne veux pas vous mettre des mots dans la bouche, mais je trouve que la scéno est absolument fabuleuse et j'aime bien la cohésion artistique de tout l'ensemble. Je sens de la peur dans ce spectacle, de l'angoisse, mais du jeu aussi et de l'espoir... enfantin mais plein de sens comme je le voulais. La complicité entre Jacynthe [Potvin, la metteure en scène du spectacle, le quatrième qu'elle signe avec Gaudreault pour sa compagnie] et moi est toujours aussi magique. Je sais où elle va et elle me devine à travers mes mots... Et puis oui, j'ai entendu les rires intelligents que je voulais entendre et la réaction des enfants m'a jusqu'ici complètement ravi.»

À 36 ans, le voilà qui parle de «transmission de savoirs et d'expériences», et de cette ambivalente réalité du théâtre que des adultes écrivent pour des enfants...

«On ne lit jamais assez à quel point faire du théâtre pour des jeunes publics, c'est très spécial: je le sais parce que j'écris aussi pour les autres spectateurs. Je pète les plombs quand je vois comment plusieurs considèrent que c'est du théâtre, ouais, mais du petit... Alors que c'est tout le contraire: il faut être parfait quand on s'adresse à des jeunes publics! Les enfants de tous les âges forment le public le plus exigeant! Il faut aller les chercher dans le vrai, dans ce qui les touche, dans ce qu'ils sont, sinon ça ne va pas. Et comme ils sont beaucoup moins polis que les adultes, ils éclatent.» Pause. On pourrait entendre un cargo dériver lentement, dans le froid, sur le fleuve. Puis il poursuit.

«J'écris pour que les enfants voient que l'on peut remettre des choses en question; pour qu'ils prennent conscience qu'il n'y a pas seulement du noir et du blanc mais aussi beaucoup de gris et plein de couleurs. Oui, il y a de la naïveté dans cette quête qui anime la plupart de mes personnages; de l'espoir et le goût de changer les choses aussi. Il y a quelque chose qui ressemble au fait d'ouvrir des portes, d'aller voir ailleurs, de bouger, de poser des gestes plutôt que de ne pas interagir avec les forces de la vie. Bien sûr, ce sont des propos d'adultes dirigés vers les enfants...» Des propos qui sont tout aussi pertinents pour tout le monde, mais que Gaudreault sait traduire dans une forme qui parle clairement aux plus jeunes... qu'il connaît bien puisqu'il travaille avec eux dans la vraie vie, on l'a déjà raconté en nos pages.

Mais la conversation ne s'arrête pas là; on abordera en fait tellement de sujets qu'il faudrait ici le double de l'espace pour les mentionner seulement. De tout cela retenons en terminant que Jean-Rock Gaudreault «arrive à la fin d'un cycle» avec La Migration des oiseaux invisibles. Qu'après avoir «exploré l'américanité» depuis Mathieu trop court..., il se prépare maintenant à changer complètement de registre et à «brasser la cage un peu plus». Il travaille en fait sur deux choses en même temps et toutes deux sentiront nettement, s'il faut l'en croire, «la révolte et la provocation!»: un projet sur Molière et un autre sur une vieille dame accoudée à une fenêtre...

D'ici là, vous avez tout le temps d'aller voir ce qu'abritent les conteneurs installés sur la scène de la Maison Théâtre.

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