Théâtre - Teigneux cabot

La saison «animalière» du Groupe de La Veillée se poursuit au Théâtre Prospero, rue Ontario. Entre une Heure du lynx assez esquintée par les critiques cet automne et un fort attendu Blackbird, avec Gabriel Arcand et Catherine-Anne Toupin, prévu pour la fin avril, la compagnie dirigée par Téo Spychalski nous offre Coeur de chien, d'après l'oeuvre de Mikhaïl Boulgakov. Si l'aménagement scénographique engorgé et quelques éléments chorégraphiques de la mise en scène laissent un peu perplexe, le spectacle bénéficie néanmoins d'une distribution fort convaincante qui fait surgir les différentes couches de sens de ce récit à saveur fantastique.

Coeur de chien, court roman écrit en 1925 par l'auteur du Maître et Marguerite, relate les péripéties vécues par un médecin qui, après avoir greffé une hypophyse humaine à un chien errant, se retrouve avec un encombrant et grossier protégé sur les bras. La brute va même jusqu'à devenir un militant actif du Parti, une fantaisie qui valut bien évidemment à Boulgakov une surveillance étroite de la part des autorités soviétiques.

La version scénique orchestrée par Gregory Hlady, et dont Spychalski signe l'adaptation textuelle, débute dans le fracas: le monologue inaugural du pauvre cabot est noyé dans d'étranges chorégraphies où les comédiens hurlent, agitent des bannières, se déplacent dans l'espace encombré en exagérant considérablement gestes et attitudes. Traduction d'un imaginaire canin? Effervescence des rues moscovites? Fragments mémoriels d'une révolution encore relativement fraîche? Reste que cette entrée en matière chaotique semble faire basculer la satire dans la performance symboliste.

Au fil des 110 minutes que dure le spectacle, la poussière retombe, et si la manipulation des nombreux accessoires et éléments de décor occasionne beaucoup de mouvement, les personnages se dessinent avec force parmi ce trafic. Dans une performance physique singulièrement impressionnante, Paul Ahmarani s'amuse ferme en chien Bouboul devenu camarade Bouboulov, alcoolique et libidineux. Denis Gravereaux dépeint avec justesse la décomposition du brave savant Transfigouratov, bien soutenu par Frédéric Lavallée, qui incarne ici l'assistant du docteur. Figure muette, la gracieuse Annie Berthiaume se promène entre la servante et le chat, victimes désignées de l'impudent roquet.

Mes réticences, causées par le capharnaüm du début, sont donc rapidement tombées devant cette peinture sociale illustrant avec un humour grinçant les dérives du militantisme communiste. L'entrechoquement des accents (la distribution étant complétée par les acteurs d'origine slave Sacha Samar, Sergiy Marchenko et Nadia Vislykh) ainsi qu'un environnement visuel chargé ajoutent du baroque à ce moment de théâtre qui se révèle somme toute fort intéressant.

Collaborateur du Devoir

***

Coeur de chien

Texte: Téo Spychalski, d'après le roman de Mikhaïl Boulgakov. Mise en scène: Gregory Hlady. Une production du Groupe de La Veillée présentée au Théâtre Prospero jusqu'au 14 février.

À voir en vidéo