Théâtre - Le choix des armes

Hormis durant les festivals, les occasions de voir des pièces de théâtre étrangères sont si rares au Québec, qu'il faut saisir au vol le passage ces jours-ci d'une troupe sud-africaine à Montréal. Présentée dans le cadre de la Série Cinquième Salle, Molora est une transposition de l'Orestie d'Eschyle, un des textes fondateurs de la tragédie grecque, dans le contexte post-apartheid des années 90.

À l'époque, l'Afrique du Sud tenait une vaste Commission de la Vérité et de la Réconciliation. Partout dans le pays, le peuple se rassemblait dans des salles municipales afin de témoigner des tortures, des crimes et des violations des droits de la personne sous l'apartheid. Or, malgré les troublants témoignages des victimes, les Sud-africains ont choisi de ne pas se venger de leurs agresseurs, évitant ainsi à leur pays de plonger dans un bain de sang, en plus de briser le cercle vicieux de la violence et de la haine.

Yael Farber juxtapose ici l'histoire politique de son pays avec celle, antique, de la damnée maison des Atrides.

Bien des années après la mort de leur père, tué par leur mère, Clytemnestre — qui elle-même rachetait le meurtre de son autre fille, tuée par son mari —, Électre et Oreste se retrouvent et préparent leur vengeance... Dans la maison des Atrides, la haine est une fatalité. Les protagonistes refusent même d'écouter les dieux, aveuglés par leur soif de vengeance. Îil pour oeil, dent pour dent, telle est la logique à la base du cycle infernal de la guerre et de la violence. Mais dans Molora, Oreste et Électre seront retenus avant de commettre le matricide. Et, avec la promesse de l'aube, ils amorceront un processus de guérison afin de panser leurs vieilles souffrances.

Le spectacle créé en 2003 a tourné en Afrique et en Angleterre. Il est très riche tant sur le plan visuel et dramatique que sonore. Un choeur traditionnel sud-africain formé par des femmes venues d'un village réinvente l'utilisation du choeur antique. Ces femmes avec des costumes traditionnels produisent toutes sortes de résonances harmoniques et de bruits de fond. Elles donnent une touche sacrée à la production. Yael Farber a assurément le sens du rituel théâtral; sa mise en scène est saisissante. L'interprétation est aussi remarquable, principalement celle de Dorothy Ann Gould, seule actrice blanche de la distribution, qui incarne une Clytemnestre déchirée de rage et de douleur.

***

Collaborateur du Devoir

***

Molora... Renaître de ses cendres

De et mise en scène par Yael Farber. Production: The Farber Foundry (Afrique du Sud). À la Cinquième Salle de la Place des Arts, jusqu'au 1er février. En anglais, avec des langues indigènes d'Afrique du Sud. (Tarif spécial pour les moins de 30 ans: 15 $)

À voir en vidéo