Théâtre - Tenir coûte que coûte

Denis Marleau et Christiane Pasquier. Pour Marleau, le texte du Complexe de Thénardier est d’«apparence lisse», mais il cache de la souffrance et de l’émotion pure à travers des duels de mots douloureux.
Photo: Jacques Grenier Denis Marleau et Christiane Pasquier. Pour Marleau, le texte du Complexe de Thénardier est d’«apparence lisse», mais il cache de la souffrance et de l’émotion pure à travers des duels de mots douloureux.

Denis Marleau pratique l'Espace Go avec assiduité depuis quelques années. Rappelons qu'il y est un peu forcé puisque sa compagnie, Ubu, est toujours aussi itinérante depuis sa fondation en 1982 (vous avez bien lu!), et que, oui, Go est une des salles où l'on voit le plus souvent ses spectacles. Récemment, on a pu y applaudir l'intégrale de ses Fantasmagories technologiques, La Fin de Casanova de Marina Tsvetaeva et Ce qui meurt en dernier de Normand Chaurette, il y a à peine un an.

C'est pourtant dans le cadre du FTA, et plus précisément dans la grande salle de l'Usine C, qu'il nous introduisait en 2005 au monde complexe du dramaturge béninois José Pliya avec Nous étions assis sur le rivage du monde, une fresque à deux personnages racontant, l'air de rien, des siècles de soumissions et de révoltes entremêlées. Avec cette inoubliable plage de sable comme seul décor. Mmmmmmmm...

Les racines de la guerre

Nous n'en sommes toutefois plus là. Et voici qu'après une tournée d'une vingtaine de représentations en France et en Belgique, le tandem Marleau-Pliya nous revient à l'Espace Go avec la pièce la plus jouée du dramaturge maintenant traduit et monté dans une dizaine de langues: Le Complexe de Thénardier. C'est un texte terrible opposant deux femmes dans une relation dominant-dominé: Christiane Pasquier d'un côté, la jeune comédienne belge Muriel Langlois de l'autre. Au beau milieu d'un après-midi polaire, quelque part il y a une dizaine de jours, dans le confort du petit café de l'Espace Go, Marleau et Pasquier se sont amusés à creuser avec nous cet étrange affrontement.

Mais d'abord, pourquoi «Thénardier»? C'est quoi, c'est qui le complexe de Thénardier?, leur ai-je demandé, pas même gêné alors que... «Ça renvoie directement aux Misérables de Victor Hugo, répond Marleau sans broncher. Thénardier, c'est le nom du couple qui retient la petite Cossette et qui la traite comme une esclave. C'est d'ailleurs un peu ce qui se passe ici.» Oups. Bien sûr, Cossette... Mais Christiane Pasquier a pris la parole à son tour. Tendue comme une corde de violoncelle à quelques jours de la première — et malgré l'accueil phénoménal qu'on lui a fait en Europe —, elle insiste justement sur l'«ici» de la pièce, qui est fort lourd...

«Ici», il y a eu une guerre, n'importe laquelle, insupportable comme elles le sont toutes, mais avec, en plus, un génocide à la clé. Une guerre qui est en même temps toutes les guerres et dont on ne sait d'ailleurs pas jusqu'à quel point elle est vraiment terminée. Une des deux femmes, Pasquier justement, qui joue Madame, a sauvé la vie de l'autre, Vido (Muriel Langlois), en l'accueillant chez elle. Le metteur en scène explique que, lorsque la survivante veut, beaucoup plus tard, quitter la maison et la relation maître-esclave dans laquelle elle se sent de plus en plus prisonnière, l'affrontement éclate. Et ça y est: c'est le drame complet. Chacune campe sur ses positions, décidée à s'y tenir, coûte que coûte. Tout devient question de vie ou de mort. À nouveau. Il poursuit en précisant que Pliya a réussi à gommer tous les repères géographiques: on peut être n'importe où sur la planète. En Afrique, oui, mais aussi en Asie, en Amérique du Sud, en Russie ou dans les Carpathes, partout où il y a eu, partout où il y a encore des conflits fratricides.

«Mais ce qui m'intéresse le plus, c'est la relation entre les deux femmes. Comment peut-on ne pas ressentir et accepter l'égalité de l'autre? Comment tout cela peut-il s'inscrire dans une vraie relation faite d'attachements sincères tout autant que de douleurs ordinaires? Et surtout, comment ce rapport particulier prend forme sur scène dans le moindre petit mot, le moindre petit geste inscrit dans les plus petits "détails" de la vie.» C'est lui ou Pasquier peut-être qui souligne à quel point reposent là, dans cette incompréhensible barrière dressée devant l'autre, les racines mêmes de toutes les guerres.

Alchimie foudroyante

Chacun y va alors d'un commentaire sur la complexité de cette «pression du monde» que Pliya place en filigrane tout au long de son texte. Cette pression qui contribue du moins — sans verser dans les discours sociologiques ou les slogans idéologiques — à expliquer un peu la relation entre les deux femmes. Denis Marleau parle de «l'apparence lisse» du texte derrière laquelle se cachent de la souffrance et de l'émotion pure à travers des duels de mots douloureux et surtout «l'incapacité à nommer l'amour». À un moment, il emploie même le mot «bombe» pour décrire la pièce tout en insistant sur la précision presque clinique de la langue de Pliya et son analyse étonnante des rapports humains.

C'est que, dans le texte déjà, tissée bien serré, la vie comme la position des deux femmes sont solidement campées. Sans compter la pression du vrai monde, là tout juste derrière la porte, toujours menaçant, meurtrier. C'est cela aussi, dira Christiane Pasquier, qui explique que son personnage ne «sent pas» qu'elle se trompe et qu'«elle ne se rend pas compte de ce qu'elle fait. Comme si les frontières entre les modes de vie étaient aussi présentes que celles entre les pays».

Comme l'on connaît bien les incandescences exceptionnelles de la comédienne, on devine que la production fait bien sentir ce blocage tout comme le glissement progressif vers l'affrontement et la folie dont parle aussi le metteur en scène. C'est du moins ce lien très précis entre la mise en scène, le texte et le jeu des comédiennes qui a séduit la presse européenne: un journaliste parisien parle même d'une «alchimie foudroyante» (www.espacego.com/complexe_de_thenardier.php). Josée Pliya, lui, a plutôt été surpris, «bouleversé même, dit Marleau, par la violence contenue du texte» rendue par l'incandescence — on l'a dit, mais c'est probablement le mot qui lui convient le plus — de Christiane Pasquier. Pas étonnant d'ailleurs qu'en fin d'entrevue le metteur en scène tienne à préciser que la complicité et la relation privilégiée entre lui et la comédienne se poursuivra dans une autre collaboration... sur laquelle ils n'ont pas voulu donner plus de détails encore.

D'ici là, il reste à plonger dans l'atmosphère tout aussi étrange que dérangeante du Complexe de Thénardier.

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Le Complexe de Thénardier

Texte de José Pliya mis en scène par Denis Marleau. Avec Christiane Pasquier et Muriel Langlois. Une production d'Ubu présentée à l'Espace Go jusqu'au 14 février.

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